Thursday, March 15, 2007

Espace public

Une exigence d’éthique, une exigence d’espace public

Déjà un an, que la campagne électorale battait son plein, saccadées par les reports ad libitum de calendrier par le CEP. Les joutes qui devaient se dérouler à la fin novembre ou la mi-décembre, se sont vues ajournées, pour aboutir au 7 février -date fétiche-, de l’année suivante, donc en 2006. Aujourd’hui que la fièvre électorale est passée, que la période dite de grâce ou de sursis a expiré, il nous paraît utile de revenir sur certains éléments de l’année écoulée pour tirer quelques observations, affirmer certains positions déjà défendues dans ce forum.

Nous n’avons pas une tradition de critique et il est tout aussi risqué de s’engager, en toute bonne foi dans une entreprise d’analyse, à la fois sans parti pris et sans complaisance vis-à-vis des acteurs sociaux et politiques. Une telle situation occulte toute tentative de vouloir éclairer l’opinion et handicape toute initiative à critiquer, argumenter sans être taxé d’intolérant/e ou d’opposant/e. Comme si cela pouvait être un péché mortel ! Malheureusement, il y en aura toujours des opposant-e-s, des personnes critiques plutôt, tant et si longtemps que le statu quo perdure. Tel est bien le cas.

La conjoncture politique actuelle est plus que transparente et n’offre pas lieu à des circonvolutions cérébrales ou à des extrapolations énigmatiques. Aujourd’hui, les principaux acteurs politiques et sociaux sont tous confus de leurs rôles, incompétents par rapport aux responsabilités qui leur incombent, imprécis et douteux dans leurs juridictions respectives. Pour ce qui a trait à la situation socio-économique, nous nous réfèrerons tout simplement aux derniers rapports délivrés par les institutions internationales, tel que l’ONU, pour la publication de l’Indice de développement humain (IDH) et Transparency International, pour celle sur la corruption dans le monde. Need we say more ? Aussi n’allons-nous pas nous attarder à ressasser une situation sur laquelle nous n’avons aucune prise, contre laquelle nous ne pouvons rien que décrypter les causes profondes, les analyser et comparer, puis essayer de comprendre pour offrir une appréciation. Déformation professionnelle oblige. Restons donc professeur, sans être donneur de leçons, bien sûr.

Toutefois, nous voulons bien situer notre propos dans un contexte historico-social, ancrer notre discours sur le réel, y fonder l’argumentaire, mais le débiter avec tout le recul nécessaire pour ne pas le noyer dans les aléas conjoncturels. Car, il n’existe pas une exigence pour cette parole. Ni sociale, ni politique. A cet égard, nous reviendrons en fin de propos sur un exemple précis. Pour le moment, contentons-nous de constater que l’absence ou l’inconsistance du débat vient du fait que notre espace public ou médiatique ne dérive d’aucune exigence démocratique ou même académique. L’information (très peu traitée) est reportée et le public a le libre choix de commenter et d’en tirer ses propres analyses et conclusions. Vive la « parole libérée » qui peut encore nous servir d’exutoire. Qu’en est-il de la parole discursive ? De la parole affranchie de toute dérive restrictive ? Pour cela, il nous faut construire et revendiquer un espace public, un lieu critique basé sur des principes de délibérations démocratiques et pluralistes ; un espace dans lequel les citoyennes et citoyens se rassemblent pour participer à des discussions ouvertes. Cela, c’est pour les qualités « génériques », bien sûr, lesquelles seront sujettes aux particularités historiques et/ou sociopolitiques. Ce qu’il y a de fondamental, c’est l’ouverture, entendez par là, la non restriction, la non contrainte, la non censure dans la prise de parole. D’aucuns diront que cela a cours et se poursuit au moment où nous écrivons ces lignes. Soit ! Mais, à notre humble avis, ce n’est pas suffisant, encore moins pas assez contraignant pour participer de la quête de vérité, de la vérité aristotélicienne.

Un espace public, pour nous, tout en étant ce lieu privilégié d’échanges ouverts, est essentiellement un lieu de questionnement. Aucune réponse particulière ne s’y dégage. Un questionnement pour déranger les habitudes mentales, pour dissiper ce qui paraît être familier et admis, pour réexaminer les règles et les institutions. Questionner toujours et encore ce qui semble être évident, dans la bonne tradition socratique. Chez Socrate, la réflexion porte donc avant tout sur la méthode, et la méthode socratique a une finalité éthique. Rien à voir avec la morale. Une éthique du discours, qui se veut radical, intègre et dépouillé de contingences. Et dans notre entêtement à vouloir questionner pour analyser et comprendre, il nous est difficile d’observer comment notre espace public s’est construit autour de revendication, d’appropriation d’un faux discours démocratique (tout le monde parle, apparemment). Nous disons faux, car escamoté, dérobé par ceux qui parlent plus fort et plus souvent. Un faux discours démocratique, car aussi bien inachevé dans sa forme : la « société civile » est seule partie de ce débat et se renvoie les arguties d’un échange vide de sens, par faute d’interlocuteur valable (Etat absent, institutions faibles, collectif national polarisé, fragmenté), qu’inconsistant dans son contenu : aucune plateforme, aucune légitimité face aux enjeux nationaux restés sclérosés, enkystés dans la constitution de 1987. Aussi un tel espace nourrit-il la prétention de résoudre sur la place publique-comme au bon vieux temps de la cité- ce dont il n’arrive pas à imposer la solution dans les lieux du pouvoir d’Etat, comme la Cour Supérieure des Comptes et du Contentieux Administratif, le Parlement, le Conseil des ministres ou dans les forums internationaux qui débattent de la question haïtienne (Caricom. UE, OEA, ONU). Il rêve d’interpeller l’exécutif, renvoyer des élus, élaborer des plans de développement, de proposer des réformes, etc…

De quel espace public, s’agit-il, pour nous ?

De celui qui questionne, pour nous répéter, mais aussi anticipe, veille. Sans trouver ni dicter de réponse et de solution. Dire qu’il y a la guerre, que les gens se battent, c’est bien, mais dire qui sont ceux/celles qui s’affrontent et pourquoi ils/elles s’affrontent, c’est encore mieux. Les causes ou raisons de l’affrontement ne disparaissent point avec la conjoncture, alors que les protagonistes changent, se muent, se métamorphosent et s’adaptent. 20 ans déjà, depuis la disparition physique de la dictature, toute une génération est soit oublieuse ou ignorante des faits reprochés aux tenants du pouvoir de l’époque. Qui se souvient de M. Latortue, de l’administration Préval-Alexis I ? Il ne sera pas trop tôt lorsque nous aurons oublié pour quelle raison, en tant que collectif, nous avons fait partir Aristide. Seul notre discernement, notre capacité à appréhender cette complexe descente aux enfers peut nous sauver de l’amnésie totale.

Nous voudrions revenir sur un aspect que nous avions mentionné en début de propos, pour souligner le caractère « éthique » de l’espace public à revendiquer. Qui se souvient encore des thèmes évoqués pendant la campagne électorale ? Ou mieux, en a-t-il eu ? Nous nous souvenons qu’elle fut muette de contenus, silencieuse d’engagements, vide de promesses. Par quel processus de légitimation, la « société civile » peut-elle se proposer à demander et exiger des pouvoirs établis dans un tel contexte, quoi que ce soit. C’est comme si les exigences actuelles dérivaient de promesses électorales non tenues, dans ce cas précis, non exprimées. Nous croyons que l’espace public à construire se devrait être plus exigent, mais exigent envers soi : un espace caractérisé par une intégrité et une légitimité dans le contenu, empreint de liberté d’expression, sans censure aucune. En d’autres termes, un espace de représentation nationale qui nous sort de la conjoncture pour nous souder aux impératifs constitutionnels et de droit ; un espace de légitimité politique qui se fonde sur les exigences démocratiques et républicaines, en dépit de la répétition des acteurs, de leurs discours et de leurs actions. En clair, un espace de débat sans parti pris, propre à l’occlusion. Faut-il que nous soyons prêt-e-s ?

A l’heure actuelle, tout espace de discussion, tout espace public tend à se muter en foyer d’incubation à la corruption, à la violence, à l’amoralité et au cynisme social.

Marie Carmel Paul-Austin

3 décembre 2006

« La femme est l’avenir de l’homme »,

« La femme est l’avenir de l’homme »,

Je réponds ici, à une interrogation d’un ami, Vanel, et je ne peux m’empêcher de tenter de dégager ce que l’auteur de cette phrase et de celle qui suit également a voulu dire ou insinuer.

A prendre le vocable « homme » au sens large, englobant, homme se réfère pour nous à Homo sapiens, la race humaine, le genre humain (bi-sexué, soit dit). Dans cette perspective, l’épanouissement plénier de l’individu trouve son fondement dans la libération totale, idéale des deux sexes qui habitent cette planète.

En d’autres termes, la fin de l’asservissement de l’HOMME, des négations de droit et d’accès aux services de base, à la modernité pleine et entière ne sera accomplie que lorsqu’il n’existera plus de citoyen/ne/s de seconde zone, lorsqu’il n’existera plus d’individus dont les libertés et privilèges sont subordonnés aux préjugés, et autres artifices créés dans nos sociétés, soit religieux ou idéologique. Lesquels font d’un genre, le maître de l’autre. Lorsqu’il n’existera plus sur le plan de l’éthique et du droit aucune différence entre les humains, plus particulièrement et plus bizarrement, lorsque de telles différences sont basées sur des conditions objectives pour lesquelles les individus n’y peuvent rien, tel que leur sexe, leur couleur de peau, d’yeux, de cheveux, etc…

En bref, rêver d’une humanité plurielle, sans discrimination aucune, l’ultime utopie, une humanité paritaire, à coup sûr. Les historiennes et historiens ont qualifié, avec autorité, la lutte des femmes pour leur émancipation, comme étant la plus longue que l’humanité ait connue. Une lutte, en continu, contre le servage, l’exploitation, la violence, contre les dénis d’accès de toutes sortes, contre l’obscurantisme. Une longue lutte pour la dignité ! L’avenir de l’Humanité est à ce prix : libérée de tous les ostracismes. La fin de la subordination, de la soumission et de l’aliénation des femmes requiert toutes les énergies masculines et féminines pour y aboutir, dans un coude à coude sororal et fraternel indispensable pour obvier aux réactionnaires, aux récalcitrants/e/s. Car il n’en manque pas, quand, certains paternalisent -le mot ne pouvait être plus juste- et occultent leurs préjugés d’une bonne dose de mauvaise conscience et de protection souvent, d’admiration, parfois.

L’avenir de la gent humaine, comme l’avaient prévu les utopistes du dix-neuvième siècle, sans distinction de classe, de race, peut-être, sans différence de sexe, de religion aussi, pourquoi pas. Aujourd’hui, avec la globalisation, la diversité culturelle gagne de plus en plus nos foyers, grâce à l’internet, malgré la dominante étatsunienne. Rien d’anarchique, mais plutôt une multiplicité raciale, ethnique, où genre et classe semblent être repoussées ou tendent à se dissiper. Une tendance qui mérite d’être suivie et analysée avec intérêt., au-delà des barrières sociales, religieuses et idéologiques.

Oui, il y a un avenir pour l’Homo sapiens, quand nos politiques viseront la globalité de l’être humain, divers et pluriel dans ses besoins et aspirations, mais un (indivis) dans ses droits et devoirs. Alors, selon que vous serez puissant ou misérable, blanc ou noir, croyant ou athée, femme ou noir, les jugements de cour vous rendront justice !

Quant à la formule, « derrière tout grand homme, se cache une (grande) femme », elle m’a tout l’air diminutif. La raison essentielle et apparente, c’est d’être caché/e derrière quelqu’un, fut-il homme ou femme. De plus, j’ajouterais, l’inverse devrait tout aussi prévaloir. Tel n’est pas le cas. Fort souvent, l’homme (h minuscule), prend littéralement ombrage de sa compagne ou conjointe, si cette dernière se trouve en position plus favorable. Pourquoi se cacher, derrière le/la partenaire, alors que l’engagement initial avait mis en relation deux adultes majeurs ? Pourquoi vouloir appuyer ou avaliser une situation de tutelle, là où elle ne devrait pas exister : l’épanouissement intégral (intellectuel, professionnel, personnel, affectif, spirituel) de deux personnes qui prétendent fonder un couple.

C’est un sujet fort passionnant, et je crois que le débat est ouvert pour d’autres positions similaires ou opposées. En ce qui me concerne, puisque la question me fut lancée, je ne souscris jamais à aucune forme de subordination, de soumission (n’en déplaise à la définition biblique) qui tendrait à rendre la femme mineure par rapport à l’homme. Ma position est celle de principe, je me révolte et m’insurge contre toutes formes de discrimination, ma conscience d’être [objectivement] femme, noire et immigrante du quart-monde est suffisante à mon positionnement sur les questions liées à la discrimination plurielle et insidieuse de nos sociétés. Elle fonde et soutient mes convictions. Mon humanité n’est point diminuée. Contre tous les ostracismes, contre toutes les servitudes, contre toutes les discriminations, voilà notre contribution à cette longue lutte.

Dans la solidarité,

Ce 4 mars 2007