Une exigence d’éthique, une exigence d’espace public
Déjà un an, que la campagne électorale battait son plein, saccadées par les reports ad libitum de calendrier par le CEP. Les joutes qui devaient se dérouler à la fin novembre ou la mi-décembre, se sont vues ajournées, pour aboutir au 7 février -date fétiche-, de l’année suivante, donc en 2006. Aujourd’hui que la fièvre électorale est passée, que la période dite de grâce ou de sursis a expiré, il nous paraît utile de revenir sur certains éléments de l’année écoulée pour tirer quelques observations, affirmer certains positions déjà défendues dans ce forum.
Nous n’avons pas une tradition de critique et il est tout aussi risqué de s’engager, en toute bonne foi dans une entreprise d’analyse, à la fois sans parti pris et sans complaisance vis-à-vis des acteurs sociaux et politiques. Une telle situation occulte toute tentative de vouloir éclairer l’opinion et handicape toute initiative à critiquer, argumenter sans être taxé d’intolérant/e ou d’opposant/e. Comme si cela pouvait être un péché mortel ! Malheureusement, il y en aura toujours des opposant-e-s, des personnes critiques plutôt, tant et si longtemps que le statu quo perdure. Tel est bien le cas.
La conjoncture politique actuelle est plus que transparente et n’offre pas lieu à des circonvolutions cérébrales ou à des extrapolations énigmatiques. Aujourd’hui, les principaux acteurs politiques et sociaux sont tous confus de leurs rôles, incompétents par rapport aux responsabilités qui leur incombent, imprécis et douteux dans leurs juridictions respectives. Pour ce qui a trait à la situation socio-économique, nous nous réfèrerons tout simplement aux derniers rapports délivrés par les institutions internationales, tel que l’ONU, pour la publication de l’Indice de développement humain (IDH) et Transparency International, pour celle sur la corruption dans le monde. Need we say more ? Aussi n’allons-nous pas nous attarder à ressasser une situation sur laquelle nous n’avons aucune prise, contre laquelle nous ne pouvons rien que décrypter les causes profondes, les analyser et comparer, puis essayer de comprendre pour offrir une appréciation. Déformation professionnelle oblige. Restons donc professeur, sans être donneur de leçons, bien sûr.
Toutefois, nous voulons bien situer notre propos dans un contexte historico-social, ancrer notre discours sur le réel, y fonder l’argumentaire, mais le débiter avec tout le recul nécessaire pour ne pas le noyer dans les aléas conjoncturels. Car, il n’existe pas une exigence pour cette parole. Ni sociale, ni politique. A cet égard, nous reviendrons en fin de propos sur un exemple précis. Pour le moment, contentons-nous de constater que l’absence ou l’inconsistance du débat vient du fait que notre espace public ou médiatique ne dérive d’aucune exigence démocratique ou même académique. L’information (très peu traitée) est reportée et le public a le libre choix de commenter et d’en tirer ses propres analyses et conclusions. Vive la « parole libérée » qui peut encore nous servir d’exutoire. Qu’en est-il de la parole discursive ? De la parole affranchie de toute dérive restrictive ? Pour cela, il nous faut construire et revendiquer un espace public, un lieu critique basé sur des principes de délibérations démocratiques et pluralistes ; un espace dans lequel les citoyennes et citoyens se rassemblent pour participer à des discussions ouvertes. Cela, c’est pour les qualités « génériques », bien sûr, lesquelles seront sujettes aux particularités historiques et/ou sociopolitiques. Ce qu’il y a de fondamental, c’est l’ouverture, entendez par là, la non restriction, la non contrainte, la non censure dans la prise de parole. D’aucuns diront que cela a cours et se poursuit au moment où nous écrivons ces lignes. Soit ! Mais, à notre humble avis, ce n’est pas suffisant, encore moins pas assez contraignant pour participer de la quête de vérité, de la vérité aristotélicienne.
Un espace public, pour nous, tout en étant ce lieu privilégié d’échanges ouverts, est essentiellement un lieu de questionnement. Aucune réponse particulière ne s’y dégage. Un questionnement pour déranger les habitudes mentales, pour dissiper ce qui paraît être familier et admis, pour réexaminer les règles et les institutions. Questionner toujours et encore ce qui semble être évident, dans la bonne tradition socratique. Chez Socrate, la réflexion porte donc avant tout sur la méthode, et la méthode socratique a une finalité éthique. Rien à voir avec la morale. Une éthique du discours, qui se veut radical, intègre et dépouillé de contingences. Et dans notre entêtement à vouloir questionner pour analyser et comprendre, il nous est difficile d’observer comment notre espace public s’est construit autour de revendication, d’appropriation d’un faux discours démocratique (tout le monde parle, apparemment). Nous disons faux, car escamoté, dérobé par ceux qui parlent plus fort et plus souvent. Un faux discours démocratique, car aussi bien inachevé dans sa forme : la « société civile » est seule partie de ce débat et se renvoie les arguties d’un échange vide de sens, par faute d’interlocuteur valable (Etat absent, institutions faibles, collectif national polarisé, fragmenté), qu’inconsistant dans son contenu : aucune plateforme, aucune légitimité face aux enjeux nationaux restés sclérosés, enkystés dans la constitution de 1987. Aussi un tel espace nourrit-il la prétention de résoudre sur la place publique-comme au bon vieux temps de la cité- ce dont il n’arrive pas à imposer la solution dans les lieux du pouvoir d’Etat, comme la Cour Supérieure des Comptes et du Contentieux Administratif, le Parlement, le Conseil des ministres ou dans les forums internationaux qui débattent de la question haïtienne (Caricom. UE, OEA, ONU). Il rêve d’interpeller l’exécutif, renvoyer des élus, élaborer des plans de développement, de proposer des réformes, etc…
De quel espace public, s’agit-il, pour nous ?
De celui qui questionne, pour nous répéter, mais aussi anticipe, veille. Sans trouver ni dicter de réponse et de solution. Dire qu’il y a la guerre, que les gens se battent, c’est bien, mais dire qui sont ceux/celles qui s’affrontent et pourquoi ils/elles s’affrontent, c’est encore mieux. Les causes ou raisons de l’affrontement ne disparaissent point avec la conjoncture, alors que les protagonistes changent, se muent, se métamorphosent et s’adaptent. 20 ans déjà, depuis la disparition physique de la dictature, toute une génération est soit oublieuse ou ignorante des faits reprochés aux tenants du pouvoir de l’époque. Qui se souvient de M. Latortue, de l’administration Préval-Alexis I ? Il ne sera pas trop tôt lorsque nous aurons oublié pour quelle raison, en tant que collectif, nous avons fait partir Aristide. Seul notre discernement, notre capacité à appréhender cette complexe descente aux enfers peut nous sauver de l’amnésie totale.
Nous voudrions revenir sur un aspect que nous avions mentionné en début de propos, pour souligner le caractère « éthique » de l’espace public à revendiquer. Qui se souvient encore des thèmes évoqués pendant la campagne électorale ? Ou mieux, en a-t-il eu ? Nous nous souvenons qu’elle fut muette de contenus, silencieuse d’engagements, vide de promesses. Par quel processus de légitimation, la « société civile » peut-elle se proposer à demander et exiger des pouvoirs établis dans un tel contexte, quoi que ce soit. C’est comme si les exigences actuelles dérivaient de promesses électorales non tenues, dans ce cas précis, non exprimées. Nous croyons que l’espace public à construire se devrait être plus exigent, mais exigent envers soi : un espace caractérisé par une intégrité et une légitimité dans le contenu, empreint de liberté d’expression, sans censure aucune. En d’autres termes, un espace de représentation nationale qui nous sort de la conjoncture pour nous souder aux impératifs constitutionnels et de droit ; un espace de légitimité politique qui se fonde sur les exigences démocratiques et républicaines, en dépit de la répétition des acteurs, de leurs discours et de leurs actions. En clair, un espace de débat sans parti pris, propre à l’occlusion. Faut-il que nous soyons prêt-e-s ?
A l’heure actuelle, tout espace de discussion, tout espace public tend à se muter en foyer d’incubation à la corruption, à la violence, à l’amoralité et au cynisme social.
Marie Carmel Paul-Austin
3 décembre 2006
