Thursday, June 11, 2009

D'une "réforme" à l'autre- Réponse à un courrier de F.Séguy

Que le mensonge et la ruse soient institués à un niveau aussi haut dans la gestion des affaires publiques du pays, particulièrement à l’Université, gardienne des valeurs morales et éthiques. Les avis sont là pour témoigner que le rectorat avait lancé, en janvier 2006, les inscriptions pour une maîtrise en Communication sociale. Pourquoi, de janvier à octobre 2006, ont-ils soigneusement évité, contre toute insistance, de spécifier l’orientation de la maîtrise en Communication? Faut-il conclure que le Conseil exécutif de l’UEH, l’une des plus hautes instances universitaires du pays, n’est pas arrivée à faire la distinction entre Journalisme et Communication sociale ? Entre mensonge, ruse ou incompétence…

Bonjour Séguy,

Je suis très heureuse de constater que votre génération n’a nullement jeté l’éponge, comme on dit, et se trouve en première ligne pour défendre les maigres acquis des luttes estudiantines haïtiennes, vieilles de plus de 70 ans. Je veux remonter aux années 1929, date des premières secousses dans le milieu universitaire. Il ne faut pas, même si, selon toute logique l’on voudrait bâillonner, marginaliser, récupérer, enfin diluer toute voix discordante dans la mêlée insipide qu’est devenue l’espace intellectuel et universitaire chez nous. Vous m’excuserez de m’emporter, mais les enjeux, une fois de plus sont trop importants pour ne pas exprimer mon ras-le-bol et mon indignation.

. Mais revenons à l’objet du jour, la lettre de protestation relative au programme de maîtrise « raté » de la faculté des Etudes post-graduées, nouvellement instituée à l’UEH. Tout d’abord, je signale, dans le paragraphe repris et dont un passage est souligné, que vous partez d’une fausse prémisse : Je m’inscris en faux que l’UEH soit gardienne des valeurs morales et éthiques. Souvenez-vous dans quelles conditions, cette institution organisât ses élections. Je me réfère aux joutes de renouvellement des dirigeants de facultés, comme l’ENS, l’Ethnologie, la Faculté de Médecine et de Pharmacie, la FAMV, l’INGHEI, j’en passe. Je ne mentionnerai pas les unités pour lesquelles, les dirigeants sont reconduits à satiété. L’incapacité à renouveler nos élites, plus particulièrement, là où elles devraient être formées est la preuve indiscutable que nous sommes très loin de frayer les chemins pour des lendemains meilleurs. Aussi « notre gardienne » se révèlera t-elle sans autorité aucune devant la débâcle des élections de 2000 et celle de 2006. Comment l’UEH pourrait-elle se prononcer sur des sujets dont elle-même n’offre aucun modèle, aucun repère, et affiche le même degré d’opacité, de déficit démocratique et d’absence de débats articulés, axés sur les problèmes à résoudre, des débats opposant des points de vue opposés et/ou contradictoires capables d’élucider les questions de fond. Où donc, a-t-on assisté à de tels exercices durant « les périodes de campagne électorale » qui se sont succédées entre 1998 à 2003 ? Je n’en ai pas souvenance. Donc, au départ, nous ne pouvons pas demander à l’UEH d’être ce qu’elle n’est pas : gardienne des valeurs morales et éthiques, démocratiques pour la circonstance !

Le deuxième point que je tenais à soulever est directement lié aux revendications des étudiantes et étudiants de la lettre citée plus haut. J’ai noté, dans l’argumentaire, chronologique et factuel, un défaut de taille : la pertinence ou l’opportunité d’introduire le programme de maîtrise en question. Il est vrai que vous soulevez, en préambule, la dispersion des initiatives-pour louables qu’elles soient- des autorités universitaires. En effet, les questions de principe, disons dans ce cas, les questions de départ à toute introduction de filière, programme, curriculum sont l’objet d’études approfondies et de justifications aussi bien d’ordre académique que socio-économique (les lois d’offre et de demande du marché de l’emploi). Toute remise en question des programmes existants ou introduction de nouveaux est soumise à cette règle de base, de sorte que les filières et/ou programmes soutenus par les curricula (et professions affiliées) adéquats répondent aux normes pédagogiques et didactiques les plus élémentaires. Cette foison de « maîtrises » est le signe évident d’une mauvaise articulation ou d’une non-articulation entre objectifs de formation et besoins réels (exprimés ou anticipés/étudiés/déduits), entre réforme institutionnelle et réforme académique, entre buts et moyens, enfin, entre principe et méthodes. Nous ne sortons pas de la routine de l’UEH, en d’autres mots. Que nos étudiants et étudiantes ne s’étonnent pas de changements de parcours, de dispositions contraires aux prévisions, de revirements, etc… Nous sommes dans un état d’entropie maximale et l’agitation thermique est à plein rendement. Dans pareille situation, il ne se produit aucun travail. Il n’y a que dispersion d’énergie (transférée dans le milieu environnant). Gran van, ti lapli.

La question de fond est qu’il n’y a pas de génération spontanée. Quelle évaluation (externe, car on ne peut être juge et parti à la fois) a-t-on eu de la diversité du programme de licence dispensé dans nos 11 unités d’enseignement. J’en veux pour preuve :
L’ENS, jusqu’à récemment, offrait la licence après 3 ans, dont une année préparatoire incluse ; la faculté de Pharmacie, est passée de 3 à 4 ans pour la licence, sans évaluation préalable, sans justification ni approbation par une quelconque autorité universitaire ou étatique-comme si l’UEH formait pour elle-même- ; la FAMV qui offre une licence en agronomie (le titre exact est ingénieur –agronome), après 3ans de tronc commun et 2 ans de spécialisation théorico-pratique : l’INAGHEI, une licence en gestion ou en comptabilité, ou en études internationales, après 4 ans. Il vous faut aussi relever que les dispositions académiques sont aussi diversifiées, système de crédit à l’INAGHEI, système traditionnel-annuel ailleurs. Une évaluation, ou mieux une normalisation s’impose. Mais ce n’est pas demain la veille.
Aussi outrée suis-je contre l’introduction de nouvelles dispositions, d’ajouts et de remaniements faits sans le moindre souci académique, administratif ou budgétaire, je suis tout aussi farouchement opposée à ce qu’une telle normalisation se fasse dans la même pagaille. Est-ce pourquoi la réforme presse. Mais quelle réforme ? Dans quelles conditions ? Pour les enjeux, nous n’avons cesse de les répéter : transformation radicale de cette structure obsolète dans toutes ses dimensions : académique, pédagogique, administrative, financière, culturelle, physique.

Je vous salue dans la patrie commune,

Marie Carmel Paul-Austin
New York, 30 octobre 2006

Radicalisons le discours

Pour une radicalisation du discours…

Rester en dehors du débat, ne pas verser dans la cacophonie ; pire ne pas verser dans la bêtise et la médiocrité. Comment faire ? Comment rester intègre, honnête et subir à la fois tout cela ? Ce n’est pas facile, je l’avoue. Il est peut-être bon, que dis-je, nécessaire, obligatoire même de tenter d’arrêter cette coulée verbale et rappeler certaines vérités qui sautent aux yeux. De telles vérités qui justement, à cause de cette cacophonie entretenue par une certaine presse paresseuse, se trouvent occultées, noyées ou voilées. Tout le monde parle de tout pour ne rien dire, finalement. Tout est traité en surface, à force de slogans, de phrases toutes faites et construites pour la circonstance. Le même refrain est repris partout et ça repart d’une station de radio à l’autre, par la voix d’un « expert » ou d’ un « sage », d’un leader politique ou un membre influent de la « société civile », d’un représentant d’organisation internationale ou de pays, etc… L’opinion publique ni la jeunesse ne sont pas plus éclairées ou édifiées par la banalité, la complaisance, l’insipidité récurrentes des propos tenus.

En écoutant religieusement tout ce qui se dit et se répète sur les ondes, on finit par admettre que ce pays a un problème réel, un problème grave, parce que tout le monde en parle, même si personne ne sait de quoi il s’agit véritablement. Le micro une fois coupé, la vie reprend ses droits ; on ignore tout le reste, ou on feint d’ignorer, car notre vie personnelle n’est nullement perturbée -quoi qu’on dise- la ville étant divisée en deux. Nos écoles fonctionnent, et avec elles, nos supermarchés de ravitaillement, nos stations d’essence, nos banques, partout là où nous sommes et plus près de nous. Pour les loisirs, il y a nos clubs, nos cercles, nos satellites, nos voyages. Et ça repart à la prochaine intervention radiophonique !

Dans ce pays, rien n’est de masse. Aucun sport, aucun loisir, pas de parcs ou de places publiques dignes de ce nom, sur tout le territoire, car il s’agit bien de 27,500 km². Il n’existe pas de bibliothèques publiques, dignes de ce vocable non plus, sur tout le territoire national. Les espaces sociaux aussi bien privés que publics, tels que les écoles, les stades ne répondent nullement aux normes. Port-au-Prince, l’enclave républicaine, s’est enclavée elle aussi, elle s’est repliée sur elle-même et ne semble exister que dans un quadrilatère exigu, s’arrêtant au dos de l’empereur. A la face de celui-ci, c’est l’autre monde !
Citadins et suburbains, tous nous nous accommodons des quelques artères qui nous restent : les avenues John Brown, Panaméricaine, Martin Luther King, l’autoroute de Delmas, et comme des rats, dès l’aube, nous surgissons de tous les couloirs et corridors de cette ville-bidon pour assurer notre reproduction et celle de nos progénitures. Haiti 2004 ! pardon, Port-au-Prince 2004 !
Ces observations, d’ordre subjectif étant faites, il y a lieu de situer notre propos, notre réflexion sur des considérations d’ordre plutôt objectif et ne pas se perdre justement comme ces nombreux et multiples « plaignards » qui remplissent nos ondes. Comme nous le disions plus haut, c’est à dessein que nous tenions à garder le silence, car il n’y a rien à dire. Tout est apparemment dit, clamé, affirmé. Cependant trop, c’est trop ! C’est comme ce militant abattu trois fois : par les balles, par le couteau, par le feu ! La surenchère a trop duré. L’excès en tout nuit. D’un côté, l’exacerbation de la violence, de l’autre, la diarrhée verbale. Comme si, cette guerre des ondes, entretenue pour nous détourner des véritables enjeux, allait arrêter cette violence aveugle, obvier à l’inertie des pouvoirs publics. Tout se débat et trouve sa solution ou sa « proposition constructive ». Mais le travail n’a lieu sûrement pas dans les cabinets de ministres, pas dans les unités techniques des directions générales, pas dans les cellules techniques des directions des ministères, pas au service du contentieux du tribunal administratif de l’Etat, pas à la direction générale du budget, de celle des douanes, des ports et aéroports, de la police nationale, de la police judiciaire, encore moins au cabinet de la présidence et/ou celui du premier ministre. Qui est responsable dans cette ville-pays ? C’est plutôt, à qui donnera t-on la parole ? Qui aura le dernier le mot !

Dans cette actualité apparemment abondante de faits et de « zins », deux éléments d’importance retiennent notre attention et nous interpellent dans notre silence : c’est l’émergence de la question (rampante) de couleur dans le débat et l’exacerbation de la violence. Notre analyse nous conduit à penser que les deux questions sont liées. Nous allons essayer d’en établir les relations ou interconnections.

D’abord, la question de couleur ? Dire que c’est un faux débat, rejeter d’un revers de main toute analyse de la question est de l’hypocrisie pure et simple. Mieux, c’est de la tromperie, car cette controverse existe et persiste, et réapparaît trop souvent dans notre histoire de peuple. Pour bien la cerner, il faut sans complaisance ni hypocrisie l’aborder dans ses fondements théoriques et non l’esquiver. Nous vivons dans une société capitaliste (même rachitique, elle en remplit toutes les conditions). Sa « marque de fabrique », sa caractéristique, comme il convient de souligner est bien celle d’une société de classe(s). Je profite pour souligner, au passage, que la chute du mur de Berlin, la « mort des idéologies », la fin de la lutte des classes, n’ont point gommé les structures de classe dans nos sociétés capitalistes. Malgré l’émergence d’un monde de plus en plus unipolaire, les structures de classes ne se sont point effacées. Nous y reviendrons. Une société capitaliste donc, une société de classe(s), une société qui est basée sur des inégalités. Les libéraux, nombre de progressistes parmi eux, tendent à présenter une vue idéale, voire idyllique de l’Etat, s’appuyant sur le rôle de celui-ci à garantir les droits de tous et de chacun, à garantir les libertés civiles et l’égalité devant la loi. Ils nous laissent voir l’arbre qui cache la forêt.
En effet, la classe « en-soi » se manifeste par un ensemble étroitement lié et relié d’inégalités d’ordre économique, d’opportunités et de pouvoir. Plus ces inégalités sont intimement liées, plus les divisions de classe s’accentuent et les conditions de vie qui en résultent deviennent manifestes des conditions de classe. On naît et meurt dans sa classe, l’exception confirmant la règle, comme on naît et meurt femme ou noir !
Ainsi les structures de classe « en-soi » s’affirment et se consolident. Ceci, indépendamment du fait que les individus- victimes ou bénéficiaires de ces inégalités- agissent ou réagissent selon ou contre leur condition de classe. Les structures de classe et de pouvoir en Haïti sont semblables à celles d’autres sociétés capitalistes ; les divergences ou différences sont très minces à côté des caractères similaires ; ce qui tend à rapprocher notre pays plus qu’à l’éloigner de tout autre pays capitaliste. En d’autres termes, si Haïti et les USA, par exemple, sont deux pays nettement distincts, par leur histoire, leur culture, leur niveau de développement où ils se retrouvent aux antipodes, ils partagent une « condition », dirions-nous, ils font partie du club des pays capitalistes. Malheureusement, nous le répétons, plus les inégalités entre les classes s’accentuent, plus les structures de classe (s) s’affirment. Haïti est un exemple de taille.

Si nous prenons ces inégalités : a) inégalités de condition et de sécurité (liées à la naissance, l’origine géographique, lieu d’habitation, etc…) ; b) inégalités de pouvoir (liées aux précédentes, liées au sexe, à la religion) ; c) inégalités d’opportunités (liées encore et aussi aux deux précédentes), leur interconnexion et leur interrelation ne nous enseignent rien sur les structures de classe, sur le fondement de l’inégalité elle-même, sinon que les clivages sont opérés par la position économique, la position de pouvoir associée à la chance (opportunité trouvée ou offerte) dans la vie. C’est plus visible. La conscience de classe, de statut social est une forme d’opérationnalisation de ces clivages sociaux.
La question de couleur, fort mal posée chez nous, rejoint celle liée ou se rapportant à la classe. Nous sommes tous familiers de la formule lapidaire de J.J. Acaau. Cette formule ne vient qu’illustrer cet état des choses : la classe possédante, privilégiée est d’une couleur ; la classe pauvre, démunie est d’une autre couleur. Si les clivages sociaux de classe sont clairement établis par la position économique, ceux liés à la couleur le sont moins. Premièrement, pour les raisons explicites avancées par Acaau, deuxièmement, par les alliances de classe, ni plus ni moins opérées à travers l’histoire. Qui a dit que l’argent n’avait point de couleur ?! Pour rester dans notre argumentaire, nous disons donc : le monopole de la richesse dans ce pays a sa couleur, celle de la pauvreté, de l’ignorance, de l’indigence à la sienne. La formule d’Acaau ne nous invite pas à évacuer la question, mais plutôt, à en constater l’illustration.
Nous vivons dans une société capitaliste, une société de classe(s), une société construite sur des inégalités. C’est un syllogisme ! La logique, la vérité ne devraient déranger. Statistiquement parlant, qui occupe le haut du pavé dan cette ville-pays ? Que nos économistes nous répondent, encore qu’ils ne font pas de politique. Des privilèges énormes, monstrueux se trouvent concentrés entre les mains d’une infime minorité. Cette minorité possède richesses, pouvoir, propriétés terriennes, biens culturels, banques, sécurité, latitude de choix, facilité de gestion et de manipulation de personnes et de choses autour d’eux, grâce à leurs avoirs. Ils ont le pouvoir, non pas parce qu’ils dirigent directement, mais parce qu’ils régulent les affaires et la cité avec, par les lois du profit et du marché (contrebande comprise), toujours en accord avec leurs intérêts. Ils se retrouvent donc bien placés pour transmettre de droit à leurs descendants, génération après génération tout ce patrimoine.
De l’autre côté de la barricade- excusez le terme- de la barrière, quel est le tableau. La majorité de la population dépend d’un salaire de misère et des lois du marché qui déterminent son accès ou non à la nourriture, à la santé, à l’éducation, au loisir, etc… Arrêtons-nous un moment. Qui a dit que tout le monde devait avoir les mêmes chances, devait avoir accès aux mêmes choses ? Le capitalisme offre une protection /réponse institutionnelle à cette inégalité. Elle se nomme : réformes, état de droit, démocratie. Le problème devient de plus en plus compliqué et paradoxal. Car ces mêmes sociétés, capitalistes, -de classe- sont basées également sur des principes d’égalité devant la loi et ceux des libertés fondamentales.
D’un côté, le respect des droits fondamentaux, pour tous sans distinction de race, de sexe, de religion, de condition sociale, de l’autre, la négation des inégalités et des différences, universalité des droits du sujet, ce sont là les fondements irréfutables de la république !
Marx et Weber, ce dernier est loin d’être anti-capitaliste, ont reconnu tous deux les connections ombilicales entre la légalité rationnelle et le capitalisme. En effet, c’est la combinaison de l’égalité formelle et celle de l’inégalité économique extrême qui constitue le caractère distinctif de l’Etat libéral. Donc, cela va sans dire que l’égalité formelle à la face de l’inégalité économique est répressive ; et traiter ceux qui sont inégaux (économiquement), de manière équitable (devant la loi) est faussement moral. J’oubliais, la justice, le droit ne s‘embarrassent pas de la morale ! Là où la légalité, l’état de droit est un principe, la violence collective crée un sentiment étrange de conflit grave et peut-être même une contradiction entre l’ordre et la légitimité.

Quel est notre souci véritable ? Faire le point. Eclairer. Ne pas nous voiler la face, ni boucher nos oreilles, encore moins fermer la bouche. Sommes-nous en train de rêver ? Comme disait l’autre, sommes-nous nostalgiques des années 60-68 ? Sûrement pas. Intégrité et honnêteté intellectuelles exigent, n’en déplaise à certains ; et force est de constater que nos problèmes de classe/couleur ne sont pas résolus par la démocratie ni l’état de droit dans le principe, voire dans la réalité. Ils sont peut-être devenus tabous. En parler, c’est déranger, offenser même. Alors que l’heure est à la mise en rang ou au rancart.

Passons à notre deuxième élément de préoccupation. D’entrée de jeu, Il nous plaît de préciser qu’il s’agit de la violence instituée dans les zones à risque, la violence rampante des quartiers pauvres, des ghettos. Nous n’irons pas jusqu’à légitimer le banditisme, le pillage et la délinquance, encore moins le crime. Ceci est important et utile à signaler.
Nous allons reprendre la même démarche rationnelle, syllogistique. Ceux qui pratiquent la violence, utilisent la seule et même méthode chaque jour pour se faire entendre. La seule et même méthode qu’ils connaissent, celle apprise sur les barricades, à savoir, gêner la vie, la vie économique surtout, bloquer la circulation des biens et des personnes, créer la psychose de peur pour se faire entendre. En Haïti, il n’existe pas de culture parlementaire d’opposition ou de contre-pouvoir, pas de syndicats capables de lancer un mot d’ordre de grève sans menace pour les usagers de la voie publique, pas de partis politiques avec une masse critique de membres adhérents, inscrits, enregistrés, capables d’infléchir l’opinion, sans la surenchère des ondes. Seul la manière forte prévaut chez nous. La dernière mesure prise par le Ministère de l’Economie et des Finances et la réponse des concernés qui s’en est suivie en est l’illustration. Celle des camionneurs de la Boule également ! C’est une manifestation en plus, de plus de cette société de classe(s). Une lutte latente, permanente entre les « have » et les « have-not », les nantis et les démunis, les frustrés et les comblés, ainsi de suite. La réponse ou le cri pour se faire entendre, c’est la violence. D’autres se voilant la face, nous répètent que ce peuple n’est pas violent, il est doux, il peine tous les jours humblement et dignement pour sa survie, c’est l’œuvre de dégénérés ! C’est aussi un peuple de braves, pour répéter l’autre ; et ces dégénérés sont les nôtres. Dans les deux exemples évoqués, les menaces ou avertissements étaient clairs, sans équivoque. Pourtant, nul « expert » ou « sage » n’a osé établir la relation, la ressemblance entre cette violence et celle aveugle et meurtrière des « chimè ». Alors qu’elles se manifestent ou tendent à se manifester de la même manière, dans les mêmes formes, utilisant les mêmes paramètres sociaux et économiques. Ces jeunes qui, depuis le 30 septembre, sèment la terreur, sont donc des terroristes; il faut les traiter comme tels. J’en conviens. Traitons-les comme tels, éradiquons-les. Mais de grâce, effaçons aussi la misère, la délinquance, le chômage, l’oisiveté, etc…Mieux, ignorons-les. De toute façon, ils s’entretuent. Pour le bas de la ville, il n’y a qu’à transférer nos intérêts ailleurs,- toute capacité d’absorption mise à part-. Toutefois, de grâce, épargnez-nous ces bouchons interminables, ces couvre-feux non déclarés, dès 6hpm et enfin ce stress et ces palpitations cardiaques à chaque grondement de voiture mal réglée !

Qui nous rendra compte ? Qui nous protègera ? Pas ceux qui pillent les caisses de l’Etat, pas ceux qui le leur facilitent, pas ceux qui leur conservent leurs intérêts, pas ceux qui leur prêtent leur nom, pas ceux qui leur servent de relais. Est-ce seulement ceux-là qui tuent ? Ce sera peut-être toute la différence entre ce responsable et cet autre !
Le capitalisme aura-t-il eu raison de notre désir de justice, de vérité, de
démocratie, finalement ?



Lathan, 26 novembre 2004
Marie Carmel Paul-Austin

Quelle élite!?

« Le philosophe ne se tient pas de façon neutre en face de la politique : depuis Platon, ce n’est plus possible »
Hannah Arendt

Pour une élite qui s’engagerait !

Je me préparais à réagir ou mieux à faire le point sur la controverse soulevée par l’affiche de la BRANA. S.A. pour deux raisons majeures :
L’une, comme ancienne directrice générale du ministère à la condition féminine et aux droits de la femme (5 ans), j’ai eu à participer à la conception, à l’élaboration et à l’exécution de politiques publiques en faveur des femmes dans une période post-Beijing et post-ODM,
L’autre, comme militante de droits humains, formée au féminisme matérialiste et épuré des Rosa Luxembourg et Alexandra Kollontaï, je supporte fort mal toute injustice, surtout quand elle se perpétue envers des groupes ou couches historiquement et socialement dominées (femmes, noirs, handicapés, démunis, car on ne dit plus pauvres ou prolétaires ou travailleurs).

L’affiche en elle-même ne me surprend pas outre-mesure. La controverse qu’elle a soulevée, oui !
Dois- je rappeler qu’elle a été montée et posée avec l’autorisation de la mairie (ayant une femme à sa tête). C’est le cas pour tout « billboard » à poser dans la commune en question. La mairie, entité territoriale autonome dans l’Etat qui pouvait apprécier la pose de l’affiche, est seule compétente. Une telle appréciation aurait été éclairée par la communication d’une politique claire, définie et avisée du gouvernement, en matière de défense des droits des femmes. La titulaire (ministre) de l’organisme central d’Etat chargé du dossier ne peut pas s’opposer à l’affichage, une fois fait. Question de juridiction. Cependant, cette dernière détient la prérogative de communiquer cette politique articulée dont nous avions parlée tantôt, aux autres structures de l’Etat. C’est là que réside son unique garde-fou : par la concertation recherchée, par la mise en place de tables de discussion opérationnelles, par l’adresse d’une politique définie ; voilà toute l’affaire. Véritable gageure !!!

Une fois, l’autorisation accordée par un organe étatique, autorité locale (fût-elle), l’affiche a droit de cité. On ne peut demander à un autre (ce que les fémocrates ont exigé) de l’enlever. De la cohérence, mesdames ! Gérer l’Etat n’est pas chose aisée. Compétence et juridiction furent les deux mots-
clé, combien ignorés dès le début, dans tout le débat médiatique. Quant à l’affiche et ce qu’elle véhicule comme image/message, elle n’est pas des plus artistiques. N’en déplaise à ceux qui continueront à faire de la publicité « hardie ». Mais, on a vu pire comme graphie publicitaire dans ce pays ; tout le monde n’est pas artiste chez nous, comme on le prétend. En passant, il convient de souligner que la controverse a fait beaucoup plus pour la BRANA que l’affiche, toute seule.
Quant au « nu », on en voit partout à Port-au-Prince, là où les artistes peintres exposent pour et sur la galerie. Dans d’autres capitales, il faudrait rentrer dans des espaces réservés à cela (musées, entre autres). Ces images-là ne font pas de publicité, elles ne cherchent pas toujours à vendre, donc, elles passent plus facilement. Ce que nous avions souhaité, c’est un boycott du « produit » que cherche à vendre l’affiche en question, par les fémocrates. N’étant pas consommatrice de bière (aucune), je les aurais soutenues, par défaut, tout au moins. Cela ne fut pas fait. L’imagination n’est jamais au rendez-vous avec ces gens-là, mais plutôt la hargne, la colère, la bêtise et surtout l’incompétence. Passons. Nos fémocrates n’ont pas eu de proposition novatrice ni de réponse adéquate.
D’où la question des élites ! L’épineux problème soulevé dans les dernières interventions dans le groupe, notamment celle de M. Malebranche.

Je concède d’entrée de jeu que son affirmation-projet est tout-à-fait heureux en ces temps de crise chronique et de recherche de soi collectif. Non partisane du populisme (pas évident !), encore moins du basisme, j’adhère sans ambages à l’idée de confier toute œuvre de re-démarrage, de réhabilitation du pays aux élites. Je ne suis pas du tout à l’aise dans les « woumble », les rassemblements consensuels (véritables foires aux larrons), faussement démocratiques. Toutefois, nous devons nous demander à quelles élites confier de telles tâches?
Dans le cas d’Haïti, être utopique, avant-gardiste, être dérangeant, c’est peut-être le dernier devoir de ceux qui osent encore, parmi nous, rêver d’un pays nouveau….à venir. C’est ainsi que je comprends la démarche de Camille Malebranche, dans ses principes :
 refondation de l’être haïtien
 ensemencement et fécondation de soi.
Comme Diogène, j’avoue, il faudra chercher longtemps. Non pas parce que ces gens n’existent pas, mais parce que, comme dit notre interlocuteur, ils ont perdu tout sens collectif ; notre seule volonté à les identifier, les rassembler pour un projet viable n’aura pas suffi. Au-delà de ce volontarisme, il faut une structure, une entité « coercitive », contraignante qui fixe les critères d’éligibilité, les règles de participation et du vrai jeu démocratique. Règles qui bannissent avant toute chose, le maintien du statu quo comme C. Malebranche le préconise. Un pacte pour vivre ensemble, mais comment ?
C’est comme je me plais à le répéter souvent : la mission comme la démission est impossible (E. Morin). C’est ce qui incite certains dérangés/dérangeants d’entre nous à récidiver par la pensée et l’action. La racaille succède à la canaille et cela repart, dans la plus grande indifférence, parce que l’Exécutif n’aura pas changé dans l’Etat. Téméraires ou acculés à réagir, à faire le point, à oser une proposition, c’est notre devoir. Et nous pourrions situer notre « réplique » par rapport à celle de M. Malebranche sous divers aspects : celui de la fonction, du rôle, des obligations des classes dirigeantes chez nous. Je crois que d’autres personnes mieux placées que moi et adéquatement formées en l’occurrence ont essayé. A ce sujet, les analyses socio-historiques d’un Price-Mars ne semblent point dépassées. Ce qui nous semble crucial dans l’interpellation de re-fondation, c’est un appel à l’engagement. Des groupes, des individus épars, sans conscience de classe et donc ignorants des exigences sociales (rôle) qui en dérivent,- tout le monde en convient-, ne sauraient constituer une élite dans le plein sens du terme. Il en faut davantage et il se pose pour nous la question de l’engagement.

Les élites haïtiennes et leur degré d’engagement :
Devant les grandes crises qui ont secoué notre pays durant toute son histoire, nous avons toujours retrouvé au-devant de la scène des intellectuels, des citoyens franchement engagés pour articuler, faire comprendre et surtout apporter des propositions et/ou solutions (A. Firmin, D. Bellegarde, E. Paul, etc...). Qu’est-ce qu’un intellectuel, au sens gramscien du terme, qui se mettrait à l’écart et ne se soucierait point des préoccupations de sa société ? Lui serait-il permis de rester sourd à la voix intérieure qui l’interpelle et le pousse à réagir ? « Sapere aude » (aie le courage de te servir de ton propre entendement) nous dit Kant. Il nous somme de nous servir de notre propre intelligence, de notre savoir et de notre expérience, sans les contraintes dictées par autrui (étranger ou local). Il est grand temps de choisir de dénouer les fils embrouillés de cette crise accrue par une lecture minutieuse, scientifique et objective de la réalité sociale au-delà des emportements idéologiques et dogmatiques (cette remarque plaira, j’en suis sûre à mon nouvel interlocuteur, empêché par la maladie à Boston).
Cette longue crise néfaste et subversive doit faire de nous des cliniciens pour diagnostiquer avec finesse les symptômes et en déterminer le remède
adéquat. Penser/panser les avatars de la situation actuelle dans sa globalité (politique, économie, structures sociales et démographiques, culture et mode de vie quotidien) passe par une réflexion profonde et réorganisatrice, comme le dit Malebranche, du credo intellectuel. Ce que je crois comprendre comme la « re-fondation de l’être haïtien ». Forcé de prendre position (op-position), cet élément d’élite est appelé, plus que jamais, à résoudre des problèmes si complexes et ardus qu’ils soient et qui touchent une grande partie d’une population en quête de délivrance.

Car la question de la participation des citoyens y compris des intellectuels aux décisions n’est pas seulement une affaire d’éthique ou de position politique. C’est une nécessité en termes d’efficacité. Prenons deux exemples : a) le récent conflit (élections 2000) entre les partis politiques et le pouvoir en place, issu de la crise post-électorale a montré l’inadaptation des modes de décisions classiques, dites constitutionnelles, voire extra-constitutionnelles au traitement de questions aussi complexes qui font intervenir différentes problématiques : éthique et politique, libertés publiques et Etat de droit, pluralisme et démocratie. ; b) Plus près de nous, les « solutions » trouvées pour aborder la transition, résultat de la paralysie des secteurs politiques confrontée à une complexité croissante de la chose politique et géopolitique, de la chose publique tout court ; dans les deux cas, les solutions/artifices trouvées sont à chaque fois venues d’institutions internationales, à coups de résolutions et d’interventions (devoir d’ingérence). Cesdites solutions interpellent à plus d’un titre les intellectuels, au sens sartrien du terme, à savoir, à nous mêler de ce qui ne nous regarde pas, tout en constatant à quel point « nous sommes à la fois intimement concernés, quoique intellectuellement démunis » (A. Finkielkraut).

Au moment où la critique des idéologies conduit à un mutisme fort impressionnant, où le désenchantement politique gagne plus que les cœurs, mais les esprits aussi ; à l’heure où la politique envahit la vie privée et où le politique perd son sens de la chose publique, il nous faut oser cette réflexion rigoureuse, réflexion qui ne se dérobe pas et en conséquence qui ne renonce pas à intervenir dans ses prises de position et dans ses œuvres, à écrire en fonction de l’évènement, mais surtout au-delà, à se confronter à sa propre histoire sans se replier dans l’intimité d’un savoir disciplinaire. Etre témoin de son temps !

Ce témoignage démontrera clairement et indubitablement le souci profond de ne pas choisir la voie facile, mais celle plus difficile, plus critique, plus solitaire, plus marginale, peut-être, pour tendre la main à une société égarée qui peine et souffre. Un choix dangereux ! Etre engagé est à ce prix. En cela, mon cher Malebranche, résident toutes les lacunes de nos élites (toutes catégories confondues) dirigeantes !

Marie Carmel Paul-Austin
20 janvier 2005

Pour GPC

Célébrer la mémoire de Gérard !

« Je ne suis pas de ceux qui ont une carrière,
mais de ceux qui ont une vie »
Edgar Morin

« J’ai toujours mis dans mes écrits toute ma vie et
toute ma personne…J’ignore ce que peuvent être
des problèmes purement intellectuels »
Nietzsche

Les funérailles ont eu lieu. Tout le gratin de Port-au-Prince a défilé devant sa bière en signe d’amitié, de reconnaissance, de devoir envers cet homme dont la notoriété et la réputation dépassent les limites d notre quadrilatère national.

Oui Gérard est parti. J’ai eu la nouvelle sur les ondes de la radio et tout de suite, ne pouvant pas le croire et comme pour me rassurer, j’appelle Michel Hector. Il confirme.
Il y a peut-être 3 à 4 ans depuis que je n’ai parlé à Gérard, mais je ressens le coup. La nouvelle me terrasse littéralement. Trop tôt ! Dans ces moments douloureux, one ne sait trop à quoi passer. Toute l’absurdité de l’existence nous remonte à la surface. Nous sommes si fragiles devant la vie, et si sûrs de mourir qu’on devrait y faire attention, prendre garde, être prêts. Pourtant, nous ne pouvons que constater à quel point « nous sommes intimement concernés quoique intellectuellement démunis » (A. Finkielkraut).

Gérard n’est pas grand pour avoir écrit, pour avoir laissé des œuvres majeures, mais pour avoir ouvert ses portes à plus d’un. En effet, il a ouvert les portes de son centre de recherches, les portes de sa bibliothèque, les portes de son foyer, les portes de ses connaissances et amitiés. Et c’est là, une des caractéristiques de Suzy et de Gérard Pierre-Charles, quand on les rencontre, quand on les connaît, on entre dans leur intimité, leurs œuvres, leur savoir, leur maison. Chose combien rare chez nous ! Mon parcours personnel doit beaucoup à ces deux intellectuels. Rien n’est plus simple que de dire qu’ils m’ont marquée.

Féministe sans conteste, Gérard l’était sans emballage ni extravagance. Travaillant, collaborant avec lui, il n’accordait pourtant aucun privilège ou prérogative à notre condition ; il se contentait de demander de l’une comme de l’autre la même rigueur, le même engagement, le même horaire, avec toutefois cette flexibilité humaine inhérente à sa nature et à son construit social et idéologique. Malgré la présence d’un Collectif Femmes au CRESFED, il n’y avait point de Section Femmes, -la problématique étant transversale- et nulle n’était contrainte d’y adhérer. Ceci nous permettait d’apprécier, de mesurer le degré de conviction de Suzy, comme celui de Gérard. Une conviction éprouvée, et non à prouver. Ce genre d’attitude et de disposition d’esprit, avec le recul du temps, nous émeuvent encore plus, quand on connaît les faux radicalismes et les convictions creuses qui peuplent notre faune actuelle. Les seuls pré-requis de toute interrogation, au Centre, étaient : intégrité intellectuelle, démarche rationnelle, claire et méthode matérialiste. Il devenait uniquement impératif de chercher à définir les causes, à aller au-delà du contexte et faire surgir les structures sociales et économiques qui engendrent et alimentent les maux auxquels notre pays fait face depuis si longtemps. trop longtemps. Pas de dérobades, ni de faux-fuyants. Les circonstances et les conditions de travail n’étaient pas toujours heureuses, car nous ne départions pas de nos contradictions sociales, de nos contradictions politiques, voire sémantiques. Mais il demeure incontestable que seule la voi(x)e dialectique primait.

Ma rencontre avec Gérard est déterminante dans ma vie de militante. Formée aux sciences dites exactes, j’ai pu réaliser, avec plus de facilité et d’aisance le passage, le saut qualitatif dans le domaine des sciences sociales. Un passage plus flexible, moins ardu, avec l’encadrement du maître, du professeur. Nous avions quelques difficultés à converger nos objectifs, mais nos hypothèses de travail étaient les mêmes. Le questionnement, parfois argumenté et le souci méthodologique nous servaient de passerelle de communication, sans dogmatisme ni paternalisme de sa part. Au cours des réunions hebdomadaires du Conseil technique, nos vues s’entrecroisaient ; le professeur n’était nullement atteint dans sa science et lâchait souvent du lest devant notre fougue, notre jeunesse, notre enthousiasme. C’était un privilège d’avoir appartenu à une équipe pluridisciplinaire d’un tel calibre. Oui, un privilège, car quand j’ai quitté le Centre, les leçons apprises malgré moi, m’accompagnent et me poursuivent.
Beaucoup de temps a passé. Et avec lui, beaucoup de choses. Mon parcours idéologique et politique y a connu un renforcement et non un détour. J’ai pu, à l’ombre du professeur, confronter mes dogmes, relire certains classiques, discuter librement, travailler avec quelqu’un qui, à aucun moment, ne marchandait son temps, sa science. Il était réceptif et dire cela d’un éducateur, d’un formateur frise l’offense. Mais le dire chez nous, c’est témoigner. Car, ils ne sont pas légion ceux qui osent mettre leur science à contribution, passer la barre, comme on dit dans les courses de relais. Une expérience riche, richesse dont je découvrirai la profondeur et l’immensité quand, dans mon parcours j’aurai à croiser un autre grand disparu, Roger Gaillard. En effet, ayant déjà fait l’expérience « dans la cour des grands », la digestion était devenue aisée et l’écoute avisée.

Parlant de la contribution du Centre, de l’amitié de Gérard, il m’a été également heureux de rencontrer Alfredo Wagner, un anthropologue brésilien rentré du Brésil pour diriger un séminaire sur les droits de la paysannerie, au CRESFED. M. Wagner était aussi président de la Commission de la réforme agraire de son pays et il vivait, depuis 15 ans dans le nord-est du Brésil, avec les paysans « sans terre », victimes eux aussi d’expropriations, de tueries massives. Ici, nous sortions à peine du massacre de Jean-Rabel. Avec Alfredo, en marge de son travail d’animateur-formateur, nous avions constitué un petit groupe de travail pour analyser non seulement les conséquences mais aussi les manifestations de ce massacre, le contexte et finalement les causes..
Son éclairage était d’une acuité et d’une lucidité tranchantes, car il refaisait avec nous le cheminement historique et social de la lutte paysanne dans le continent ; il nous permettait ainsi de mettre en perspective ce qui se dessinait déjà à l’horizon: la décapitation de cette classe de travailleurs. Après l’éradication des cochons créoles, l’éviction sur les terres, l’absence d’une réforme cadastrale, c’était la base de notre économie qui était sapée dans ses fondations. Alors que la grande presse de l’époque, et même beaucoup de progressistes n’y voyaient que querelles foncières, abus de droits fondamentaux -(les organismes de défense des droits humains se sont vite emparés du dossier)-, personne n’a re-mis en contexte la débâcle de la classe paysanne, pour ce qui en restait. Le passé récent, malheureusement, aura confirmé ce qui s’annonçait. Cette rencontre sera marquante dans ma formation critique, à savoir, passer au crible de la méthode dialectique tout évènement, toute action. Ne rien laisser au « hasard »
Ceci, je le dois à Gérard, au CRESFED, ce vivier, ce ferment qu’il avait fondé avec Suzy.
Quel sens donner à ces rappels ? Sinon que témoigner humblement du passage d’un individu peu ordinaire, qui a marqué son temps, qui a marqué la vie de beaucoup de personnes. Il a conservé sa science en la partageant, en la multipliant. De culture matérialiste, profondément humaniste, Gérard a rempli sa journée. Beaucoup d’entre nous avons appris à ses côtés.

Marie Carmel Paul-Austin, professeur-UEH

La faillite de l'Etat

L’évidence de Gonaïves ou la faillite de l’Etat

La leçon de Gonaïves, c’est tout ce qu’on entend de nos jours. Mais de quelle leçon, s’agit-il ?!

Je serais plutôt tentée de dire, voire d’affirmer, l’évidence de Gonaïves. C’est évident que la catastrophe (apocalyptique) de Gonaïves n’est autre que le résultat pour ne pas dire le triomphe de deux courants qui ont dominé la vie politique et sociale de ce pays depuis ces 18 dernières années. Noter que notre période d’étude débute avec celle de la transition. Quels sont ces deux courants ? Ce sont : l’anti-étatisme et l’anti-savoir.

En effet, depuis le départ des Duvalier, sans l’effondrement du système qu’ils ont érigé, les élites de ce pays, trop pressées et non préparées pour la longue transition qui s’annonçait, se sont retrouvées face à un Etat en faillite, où les institutions qui le représentent n’étaient plus que l’ombre d’elles-mêmes. Vidées de toute substance et inféodées à l’ancien régime, elles avaient perdu toute crédibilité et toute légitimité. Aussi le premier acte fondateur des élites fut-il de remettre le compteur à zéro par l’adoption d’une nouvelle charte fondamentale. Question de marquer un nouveau départ.

Cette initiative toute déterminante qu’elle fût, marquant la rupture formelle avec l’ordre ancien, l’ordre dictatorial, n’était pas accompagnée de mesures et de dispositions draconiennes pour extirper de l’Etat toutes les pratiques antidémocratiques et celles surtout répressives et/ou ignorantes des droits fondamentaux du sujet. Pendant toute cette longue période de transition, le slogan fut : « changer l’Etat », pas le détruire, pas le réformer non plus.

Pourtant quel était le plan, le cadre philosophique et politique pour aborder un problème aussi complexe et compliqué ? Nous sommes encore à nous demander si aucun des partis politiques, aucun groupe de réflexion, ( think-tank), si aucune cellule de recherche n’ont avancé des lignes, des pistes ou esquisses dans cet ordre d’idées. La question reste ouverte car, au moment où nous écrivons ces lignes , nous mettons en défi quelqu’un de nous énoncer les quelles lignes de repères, des idées-force des multiples et divers partis politiques qui évoluent présentement sur le terrain. Car il s’agit de cela et de rien d’autre, de l’Etat, de sa représentation, de son instrumentation, de ses manifestations plurielles. Nous disons bien, que quelqu’un ose nous rappeler les idées-force sur l’Etat à fonder ou à refonder des différentes formations politiques, de telles idées-forces qui soient en mesure de nous permettre de les identifier, les caractériser, les distinguer. L’Etat hérité, après la débâcle duvaliériste devait s’effacer et nous, comme collectivité avions pris l’engagement formel (Constitution de 1987) d’en ériger un autre, à défaut de mieux, de repartir sur de nouvelles bases. C’est pourquoi, il nous plaît de souligner que cette tâche incombe aux politiques (partis politiques, professionnels de la politique, membres d’associations, d’organisations, etc…, nous évitons le vocable société civile. N’en déplaise aux technocrates !

Revenons à ces deux courants. D’abord, l’anti-étatisme.

Aujourd’hui, Gonaïves nous crève les yeux, et avec elle, la faillite de l’Etat, notre Etat. En effet, toute cette transition (18 ans) a été marquée par un courant idéologique très fort, tributaire du courant o.n.giste des années soixante qui a prévalu dans les sociétés latinoaméricaines post-dictatoriales. Ce courant tire sa légitimité de la faillite, de la déroute des dictatures militaires de l’époque ; elle la tire également de la gangrène des institutions nationales, connue sous forme de corruption, de clientélisme, de népotisme, etc…Fort de tout cela, la seule porte de sortie, la seule voie préconisée serait de transférer les compétences de l’Etat-souveraineté nationale-, à des institutions non gouvernementales. Ces Organisations Non Gouvernementales, ONG, comme elles se nomment, deviennent de fait les seuls interlocuteurs crédibles et légitimes dans toutes transactions, dans toutes actions et interventions, dans tous débats. Bon nombre des prérogatives de l’Etat seront quasiment transférées à ces institutions. La preuve est claire quand de telles officines opèrent avec des budgets qui dépassent de loin ceux des organes étatiques qui ont à charge les mêmes secteurs d’intervention ; la preuve est tout aussi claire quand les aires d’interventions de ces ONG sont en conflit latent, des fois en conflit ouvert avec celles des services publics, la preuve est enfin claire quand les objectifs de programmes sont purement des duplications, aiguisant la compétition, là où elle ne devrait point exister ; l’objectif ultime étant de livrer service à des populations, très souvent en difficulté. Il est important pour nous de souligner que la plupart de ces ONG s’établissent dans des zones très reculées, inaccessibles, et où l’Etat est absent. N’était-ce leur présence, certaines populations seraient au bord de la famine. Leurs interventions pertinentes et bien ciblées desservent et servent. Et leur légitimité n’est ici mise, ni remise en cause. Ce n’est pas du tout l’objet de mon propos. Sauf que, j’insiste pour réaffirmer qu’elles ne peuvent, ni ne doivent remplacer l’Etat. Trop longtemps ce courant a fini par pervertir notre vision de l’Etat, notre façon d’organiser la vie politique et sociale chez nous. La plus grande tragédie pour moi a été de constater que même les plus progressistes parmi nous se sont laissés prendre à ce discours creux, vidé de tout bon sens et négateur des principes de souveraineté et de légitimité de l’Etat.

Quelle est cette logique qui voudrait nous faire croire que sans l’Etat nous pourrions faire marcher notre pays. Dans quelle société moderne, a-t-on vu transférer la puissance publique à la « société civile ». Les pays qui ont nourri la propagande du moins-Etat, favorisant ainsi l’émergence, la formation, la propagation et la prolifération des ONG dans les pays sous-développés, dits périphériques, ces mêmes pays n’ont ni cédé, ni concédé un pouce de leurs pouvoirs régaliens. L’Etat dans toute sa puissance conserve et préserve ses compétences et les champs qui en dépendent, par un instrument incontesté et incontestable : La régulation.

Nous n’allons pas faire ici la différence sémantique et ontologique entre Etat régulateur et Etat fort. Notre bon sens nous dicte que les états sont d’autant plus régulateurs qu’ils sont forts. La force a trop souvent été confondue avec la répression. Car quelle est la force d’un Etat qui ne dispose d’aucune loi, d’aucun cadre juridico-légal, d’aucune force de coercition véritable et sérieuse pour faire appliquer les lois qu’il édicte ? Quelle régulation, si les institutions (gouvernement, société civile) nationales ne fonctionnent pas, ne servent pas, ne se renouvellent pas, n’existent pas ? Ces vérités « évidentes » sont à rappeler dans cette conjoncture trouble, pour le moins qu’on puisse dire. L’Etat haïtien, aussi exangue et dépourvu, démantelé qu’il est, que peut-il réguler ? Il doit d’abord exister, se construire, se fonder, ensuite devenir , être et demeurer régulateur. « L’Etat existe aux Etats-Unis, mais il est vécu comme moins pesant qu’en d’autres lieux. Les pouvoirs publics sont fragmentés et ne détiennent chacun qu’une parcelle d’autorité, ce qui donne l’illusion de la légèreté. Additionnés, ils finissent par faire un tout fort lourd, peut-être plus qu’ailleurs. Et puis l’Etat existe autrement aux Etats-Unis : il ne se subtitue pas au marché, mais l’encadre ; il n’est pas producteur, mais tuteur. L’Etat américain, dans sa réalité et dans sa totalité, est exemplaire : pour les libéraux, parce qu’il est ; pour les colbertistes, parce qu’il est autre .» (Toinet et al., dans le « Libéralisme à l’américaine : l’Etat et le marché »).

C’est comme l’argument qui consiste à faire comprendre que la décentralisition, l’autonomie des pouvoirs locaux pouraient être des solutions pour pallier aux faiblesses actuelles des pouvoirs publics ; « cette théorie » a fait pas mal d’adeptes, elle a même fait naître des experts en la matière. Pourtant, je me pose cette question : existe-t-il un centre ? Y a-t-il un pouvoir central ? Quelles sont les compétences à tranférer ? Néant. L’effacement de l’Etat , sa faillite pour nous répéter et faire écho à ce qui se dit actuellement, était prévisible, pour les quelques raisons que nous avons évoquer plus haut. Laissons aux sociologues, aux historiens, aux politologues, aux juristes la tâche de définir, de décortiquer, d’analyser ce cheminement bicentennaire de l’effacement de l’Etat. Nous, nous avons choisi de nous démarquer de cette démarche qui consiste à toujours trouver un bouc-émissaire : la faute aux colons, la faute ancestrale, la faute aux blancs, la faute à l’autre. Comme collectif, nous avons, pendant longtemps, nourri l’idée de céder une partie ou le tout de la puissance publique aux ONG, à la société civile, et ensuite de leur en vouloir, après. Sòt ki bay, enbesil ki pa pran !

Dans cette gestion de la catastrophe aux Gonaïves, seule la puissance publique est en cause, seul l’Etat accuse son incompétence, seul l’Etat exhibe sa non-gouvernence, son a-gouvernance, seul l’Etat enfin, se trouve dépassé par les événements. Notre société, malgré son vaste élan humanitaire sans bornes, n’est pas comptable de l’aide qui doit être gérée, dirigée, distribuée aux sinistrés. Les ONG, vers qui la majeure partie de cette aide est et sera acheminée, ne seront pas tenues de donner un bilan. Les organisations caritatives nationales et internationales ne seront pas obligées de rendre compte. A tous les niveaux d’intervention, c’est l’Etat le seul responsable, donc capable de, habilité à donner réponse.

Le pays n’est pas géré, le pays est mal géré, où est l’Etat, crie t-on, ? La société civile aura vite fait de reconnaître qui est en droit d’ assumer la charge des pouvoirs publics.

Etatiste, par formation, par option et par conviction, nous avons beaucoup de mal et même beaucoup de peine à assister à cette dérive. Consciente des enjeux qui ne sont rien d’autre que la perte de toute souveraineté- encore Gonaïves, pour illustrer-, nous ne souscrivons nullement à ce courant libertaire, voire liberticide, nous pesons bien nos mots, du moins-Etat, du tout privé, privé-marchand, ni plus ni moins. Trop pressées de se débarrasser de cet Etat patrimonial, prédateur par surcroît, les élites ont vite fait de « jeter le bébé avec l’eau du bain », comme on dit. La réaction contre cet Etat-là, se comprenait fort et trop bien, et sa négation était totale et sans rémission. Toutefois, nous refusons toute concession, toute cession des instruments de la puissance publique, sous le fallacieux prétexte que l’Etat ne sait ni ne peut gérer. La garantie des valeurs républicaines, piliers des droits et libertés pour tous et chacun n’a sa source que dans la pérénnité de l’Etat. Voilà pourquoi, il y a pour nous une logique dans l’ effrondrement de l’Etat auquel nous assistons dans toute sa laideur, avec un sentiment de révolte pour certains, et donc une logique dans les divers schémas de réforme rêvés et non planifiés et la relation établie entre le rôle minimal réservé à l’Etat et celui réservé aux ONG. Mais par quoi le remplacer ?

Je ne réponds pas à cette question.

Citoyenne, révoltée par l’impuissance publique, je suis en droit de réclamer un autre type d’Etat, une autre organisation et une autre gestion de l’Etat; serviteur public, profondément attachée à la chose publique, par conviction politique et par choix idéologique, je suis tout aussi consciente de ses limites. Cependant, une chose dont je suis sûre est que je ne suis pas prête de sous-traiter l’Etat, de le négocier, de le villipender, de l’affaiblir, donc de le rendre inopérant et accessoire. Ah, comme c’est dur d’être cohérente !

A voir et à entendre tout ce qui se passe aux Gonaïves, je ne peux que me rappeler cette vérité de Saint-Just :

« Un peuple est libre quand il ne peut être opprimé ni conquis, égal, quand il est souverain, juste, quand il est réglé par des lois ». Ainsi Saint-Just nous renvoie à trois notions fondamentales de l’Etat : un territoire, des institutions nationales, un système juridico-légal. A nos marques, donc !

Ceci me permet d’aborder le deuxième point, celui de l’anti-savoir.

La volonté de changer , d’innover, devient un vœu pieux si elle n’est aidée de l’intelligence. Dans ce pays, on peut bien être optimiste, c’est surement un acte volontaire, mais rester intelligent, raisonné devient un acte suicidaire. Selon la Théorie Critique de Kant, la raison seule peut armer le sujet historique d’une conscience critique, d’une conscience de soi comme sujet de l’Histoire et conscience du monde comme objet, à travers une appropriation rationnelle de la nature. La raison seule devrait pouvoir guider nos actions. Cette raison critique, l’autre l’appelerait le bon sens , et dans le cas de notre pays, l’application de normes et règles établies par tous et pour tous. Une raison qui serait synomyme de la Vérité, du Bien, de la Justice, du Beau, les principes platoniciens qui sont à la base de toute quête, de tout désir de savoir, de comprendre, de connaître.

Quelles sont les manifestations de cet obscurantisme, de cette attitude contre le savoir ? Elles sont mutiples et multiformes ; nous signalerons quelques unes : a) une propension à détruire tout ce qui existait avant; la notion de continuité de l’Etat, de sa permanence n’existe pas, sauf quand il faut en conserver et préserver certains privilèges, b) une tendance à ignorer les avis de personnes compétentes ou avisées ou expérimentées, c) une inclination à prendre ombrage de toute compétence et y voir toujours et surtout une compétition ; trop souvent ces deux termes se confondent à dessein, d) une fatalité à persister dans l’erreur, au détriment du bien collectif ; mieux vaut périr avec le peuple que de le sortir d’une situation, que de porter correction, que de réformer.

L’absence de toute science, de toute intervention rationnelle, réfléchie n’est pas sans conséquence sur notre façon de gérer la chose publique. Sans méthode et sans planification aucune, sans une connaissance de l’administration publique, à quoi servent toute l’expertise et la technique de nos dirigeants ? Tout le monde s’accorde à reconnaître que nos technocrates ont échoué. La question qu’il faudrait déjà se poser, c’est pourquoi ? ou encore pourquoi pas ?

Refus de connaître, refus de savoir, refus de re-connaître, mais surtout refus de confronter les idées de l’autre en toute liberté, sans complaisance, avec une ouverture d’esprit caractéristique de tout chercheur, chercheur de solutions, chercheur de propositions, chercheur de compromis, chercheur de connaissances. Oui, le refus est total. Il est fondateur du moi, il le crée parfois et trop souvent ; ce refus est aussi fondateur de la fébrilité de nos espaces, il est, en dernière analyse, fondateur de notre bêtise, de notre médiocrité.

De manière insidieuse et absolue, cette médiocrité a fini par habiter tous les compartiments de notre conscient et inconscient collectifs. Il nous est devenu plus ardu, plus laborieux d’aborder la moindre entreprise humaine, sans gâchis. L’improvisation permanente et la tutelle,-d’aucuns nomment encadrement, assistance technique- constituent la preuve par excellence de notre é(E)tat de faiblesse intellectuelle, d’insuffisance technique et d’incapacité stratégique. Les cadres et experts nationaux me pardonneront cette généralisation. Malheureusement, la bêtise est partout quand la science ni la raison ne se manifestent nulle part.

Ceci étant dit, sommes-nous (gouvernement, formations politiques, groupes organisés, etc…) en ce moment, en un lieu, en train de réfléchir, de concevoir, d’élaborer les politiques structurantes et durables de l’après-Fonds-Verrettes, pardon, de l’après-Gonaïves ?

Lathan, ce 29 septembre 2004

Marie Carmel Paul-Austin