« Le philosophe ne se tient pas de façon neutre en face de la politique : depuis Platon, ce n’est plus possible »
Hannah Arendt
Pour une élite qui s’engagerait !
Je me préparais à réagir ou mieux à faire le point sur la controverse soulevée par l’affiche de la BRANA. S.A. pour deux raisons majeures :
L’une, comme ancienne directrice générale du ministère à la condition féminine et aux droits de la femme (5 ans), j’ai eu à participer à la conception, à l’élaboration et à l’exécution de politiques publiques en faveur des femmes dans une période post-Beijing et post-ODM,
L’autre, comme militante de droits humains, formée au féminisme matérialiste et épuré des Rosa Luxembourg et Alexandra Kollontaï, je supporte fort mal toute injustice, surtout quand elle se perpétue envers des groupes ou couches historiquement et socialement dominées (femmes, noirs, handicapés, démunis, car on ne dit plus pauvres ou prolétaires ou travailleurs).
L’affiche en elle-même ne me surprend pas outre-mesure. La controverse qu’elle a soulevée, oui !
Dois- je rappeler qu’elle a été montée et posée avec l’autorisation de la mairie (ayant une femme à sa tête). C’est le cas pour tout « billboard » à poser dans la commune en question. La mairie, entité territoriale autonome dans l’Etat qui pouvait apprécier la pose de l’affiche, est seule compétente. Une telle appréciation aurait été éclairée par la communication d’une politique claire, définie et avisée du gouvernement, en matière de défense des droits des femmes. La titulaire (ministre) de l’organisme central d’Etat chargé du dossier ne peut pas s’opposer à l’affichage, une fois fait. Question de juridiction. Cependant, cette dernière détient la prérogative de communiquer cette politique articulée dont nous avions parlée tantôt, aux autres structures de l’Etat. C’est là que réside son unique garde-fou : par la concertation recherchée, par la mise en place de tables de discussion opérationnelles, par l’adresse d’une politique définie ; voilà toute l’affaire. Véritable gageure !!!
Une fois, l’autorisation accordée par un organe étatique, autorité locale (fût-elle), l’affiche a droit de cité. On ne peut demander à un autre (ce que les fémocrates ont exigé) de l’enlever. De la cohérence, mesdames ! Gérer l’Etat n’est pas chose aisée. Compétence et juridiction furent les deux mots-
clé, combien ignorés dès le début, dans tout le débat médiatique. Quant à l’affiche et ce qu’elle véhicule comme image/message, elle n’est pas des plus artistiques. N’en déplaise à ceux qui continueront à faire de la publicité « hardie ». Mais, on a vu pire comme graphie publicitaire dans ce pays ; tout le monde n’est pas artiste chez nous, comme on le prétend. En passant, il convient de souligner que la controverse a fait beaucoup plus pour la BRANA que l’affiche, toute seule.
Quant au « nu », on en voit partout à Port-au-Prince, là où les artistes peintres exposent pour et sur la galerie. Dans d’autres capitales, il faudrait rentrer dans des espaces réservés à cela (musées, entre autres). Ces images-là ne font pas de publicité, elles ne cherchent pas toujours à vendre, donc, elles passent plus facilement. Ce que nous avions souhaité, c’est un boycott du « produit » que cherche à vendre l’affiche en question, par les fémocrates. N’étant pas consommatrice de bière (aucune), je les aurais soutenues, par défaut, tout au moins. Cela ne fut pas fait. L’imagination n’est jamais au rendez-vous avec ces gens-là, mais plutôt la hargne, la colère, la bêtise et surtout l’incompétence. Passons. Nos fémocrates n’ont pas eu de proposition novatrice ni de réponse adéquate.
D’où la question des élites ! L’épineux problème soulevé dans les dernières interventions dans le groupe, notamment celle de M. Malebranche.
Je concède d’entrée de jeu que son affirmation-projet est tout-à-fait heureux en ces temps de crise chronique et de recherche de soi collectif. Non partisane du populisme (pas évident !), encore moins du basisme, j’adhère sans ambages à l’idée de confier toute œuvre de re-démarrage, de réhabilitation du pays aux élites. Je ne suis pas du tout à l’aise dans les « woumble », les rassemblements consensuels (véritables foires aux larrons), faussement démocratiques. Toutefois, nous devons nous demander à quelles élites confier de telles tâches?
Dans le cas d’Haïti, être utopique, avant-gardiste, être dérangeant, c’est peut-être le dernier devoir de ceux qui osent encore, parmi nous, rêver d’un pays nouveau….à venir. C’est ainsi que je comprends la démarche de Camille Malebranche, dans ses principes :
refondation de l’être haïtien
ensemencement et fécondation de soi.
Comme Diogène, j’avoue, il faudra chercher longtemps. Non pas parce que ces gens n’existent pas, mais parce que, comme dit notre interlocuteur, ils ont perdu tout sens collectif ; notre seule volonté à les identifier, les rassembler pour un projet viable n’aura pas suffi. Au-delà de ce volontarisme, il faut une structure, une entité « coercitive », contraignante qui fixe les critères d’éligibilité, les règles de participation et du vrai jeu démocratique. Règles qui bannissent avant toute chose, le maintien du statu quo comme C. Malebranche le préconise. Un pacte pour vivre ensemble, mais comment ?
C’est comme je me plais à le répéter souvent : la mission comme la démission est impossible (E. Morin). C’est ce qui incite certains dérangés/dérangeants d’entre nous à récidiver par la pensée et l’action. La racaille succède à la canaille et cela repart, dans la plus grande indifférence, parce que l’Exécutif n’aura pas changé dans l’Etat. Téméraires ou acculés à réagir, à faire le point, à oser une proposition, c’est notre devoir. Et nous pourrions situer notre « réplique » par rapport à celle de M. Malebranche sous divers aspects : celui de la fonction, du rôle, des obligations des classes dirigeantes chez nous. Je crois que d’autres personnes mieux placées que moi et adéquatement formées en l’occurrence ont essayé. A ce sujet, les analyses socio-historiques d’un Price-Mars ne semblent point dépassées. Ce qui nous semble crucial dans l’interpellation de re-fondation, c’est un appel à l’engagement. Des groupes, des individus épars, sans conscience de classe et donc ignorants des exigences sociales (rôle) qui en dérivent,- tout le monde en convient-, ne sauraient constituer une élite dans le plein sens du terme. Il en faut davantage et il se pose pour nous la question de l’engagement.
Les élites haïtiennes et leur degré d’engagement :
Devant les grandes crises qui ont secoué notre pays durant toute son histoire, nous avons toujours retrouvé au-devant de la scène des intellectuels, des citoyens franchement engagés pour articuler, faire comprendre et surtout apporter des propositions et/ou solutions (A. Firmin, D. Bellegarde, E. Paul, etc...). Qu’est-ce qu’un intellectuel, au sens gramscien du terme, qui se mettrait à l’écart et ne se soucierait point des préoccupations de sa société ? Lui serait-il permis de rester sourd à la voix intérieure qui l’interpelle et le pousse à réagir ? « Sapere aude » (aie le courage de te servir de ton propre entendement) nous dit Kant. Il nous somme de nous servir de notre propre intelligence, de notre savoir et de notre expérience, sans les contraintes dictées par autrui (étranger ou local). Il est grand temps de choisir de dénouer les fils embrouillés de cette crise accrue par une lecture minutieuse, scientifique et objective de la réalité sociale au-delà des emportements idéologiques et dogmatiques (cette remarque plaira, j’en suis sûre à mon nouvel interlocuteur, empêché par la maladie à Boston).
Cette longue crise néfaste et subversive doit faire de nous des cliniciens pour diagnostiquer avec finesse les symptômes et en déterminer le remède
adéquat. Penser/panser les avatars de la situation actuelle dans sa globalité (politique, économie, structures sociales et démographiques, culture et mode de vie quotidien) passe par une réflexion profonde et réorganisatrice, comme le dit Malebranche, du credo intellectuel. Ce que je crois comprendre comme la « re-fondation de l’être haïtien ». Forcé de prendre position (op-position), cet élément d’élite est appelé, plus que jamais, à résoudre des problèmes si complexes et ardus qu’ils soient et qui touchent une grande partie d’une population en quête de délivrance.
Car la question de la participation des citoyens y compris des intellectuels aux décisions n’est pas seulement une affaire d’éthique ou de position politique. C’est une nécessité en termes d’efficacité. Prenons deux exemples : a) le récent conflit (élections 2000) entre les partis politiques et le pouvoir en place, issu de la crise post-électorale a montré l’inadaptation des modes de décisions classiques, dites constitutionnelles, voire extra-constitutionnelles au traitement de questions aussi complexes qui font intervenir différentes problématiques : éthique et politique, libertés publiques et Etat de droit, pluralisme et démocratie. ; b) Plus près de nous, les « solutions » trouvées pour aborder la transition, résultat de la paralysie des secteurs politiques confrontée à une complexité croissante de la chose politique et géopolitique, de la chose publique tout court ; dans les deux cas, les solutions/artifices trouvées sont à chaque fois venues d’institutions internationales, à coups de résolutions et d’interventions (devoir d’ingérence). Cesdites solutions interpellent à plus d’un titre les intellectuels, au sens sartrien du terme, à savoir, à nous mêler de ce qui ne nous regarde pas, tout en constatant à quel point « nous sommes à la fois intimement concernés, quoique intellectuellement démunis » (A. Finkielkraut).
Au moment où la critique des idéologies conduit à un mutisme fort impressionnant, où le désenchantement politique gagne plus que les cœurs, mais les esprits aussi ; à l’heure où la politique envahit la vie privée et où le politique perd son sens de la chose publique, il nous faut oser cette réflexion rigoureuse, réflexion qui ne se dérobe pas et en conséquence qui ne renonce pas à intervenir dans ses prises de position et dans ses œuvres, à écrire en fonction de l’évènement, mais surtout au-delà, à se confronter à sa propre histoire sans se replier dans l’intimité d’un savoir disciplinaire. Etre témoin de son temps !
Ce témoignage démontrera clairement et indubitablement le souci profond de ne pas choisir la voie facile, mais celle plus difficile, plus critique, plus solitaire, plus marginale, peut-être, pour tendre la main à une société égarée qui peine et souffre. Un choix dangereux ! Etre engagé est à ce prix. En cela, mon cher Malebranche, résident toutes les lacunes de nos élites (toutes catégories confondues) dirigeantes !
Marie Carmel Paul-Austin
20 janvier 2005
Thursday, June 11, 2009
Subscribe to:
Post Comments (Atom)

No comments:
Post a Comment