Thursday, June 11, 2009

Radicalisons le discours

Pour une radicalisation du discours…

Rester en dehors du débat, ne pas verser dans la cacophonie ; pire ne pas verser dans la bêtise et la médiocrité. Comment faire ? Comment rester intègre, honnête et subir à la fois tout cela ? Ce n’est pas facile, je l’avoue. Il est peut-être bon, que dis-je, nécessaire, obligatoire même de tenter d’arrêter cette coulée verbale et rappeler certaines vérités qui sautent aux yeux. De telles vérités qui justement, à cause de cette cacophonie entretenue par une certaine presse paresseuse, se trouvent occultées, noyées ou voilées. Tout le monde parle de tout pour ne rien dire, finalement. Tout est traité en surface, à force de slogans, de phrases toutes faites et construites pour la circonstance. Le même refrain est repris partout et ça repart d’une station de radio à l’autre, par la voix d’un « expert » ou d’ un « sage », d’un leader politique ou un membre influent de la « société civile », d’un représentant d’organisation internationale ou de pays, etc… L’opinion publique ni la jeunesse ne sont pas plus éclairées ou édifiées par la banalité, la complaisance, l’insipidité récurrentes des propos tenus.

En écoutant religieusement tout ce qui se dit et se répète sur les ondes, on finit par admettre que ce pays a un problème réel, un problème grave, parce que tout le monde en parle, même si personne ne sait de quoi il s’agit véritablement. Le micro une fois coupé, la vie reprend ses droits ; on ignore tout le reste, ou on feint d’ignorer, car notre vie personnelle n’est nullement perturbée -quoi qu’on dise- la ville étant divisée en deux. Nos écoles fonctionnent, et avec elles, nos supermarchés de ravitaillement, nos stations d’essence, nos banques, partout là où nous sommes et plus près de nous. Pour les loisirs, il y a nos clubs, nos cercles, nos satellites, nos voyages. Et ça repart à la prochaine intervention radiophonique !

Dans ce pays, rien n’est de masse. Aucun sport, aucun loisir, pas de parcs ou de places publiques dignes de ce nom, sur tout le territoire, car il s’agit bien de 27,500 km². Il n’existe pas de bibliothèques publiques, dignes de ce vocable non plus, sur tout le territoire national. Les espaces sociaux aussi bien privés que publics, tels que les écoles, les stades ne répondent nullement aux normes. Port-au-Prince, l’enclave républicaine, s’est enclavée elle aussi, elle s’est repliée sur elle-même et ne semble exister que dans un quadrilatère exigu, s’arrêtant au dos de l’empereur. A la face de celui-ci, c’est l’autre monde !
Citadins et suburbains, tous nous nous accommodons des quelques artères qui nous restent : les avenues John Brown, Panaméricaine, Martin Luther King, l’autoroute de Delmas, et comme des rats, dès l’aube, nous surgissons de tous les couloirs et corridors de cette ville-bidon pour assurer notre reproduction et celle de nos progénitures. Haiti 2004 ! pardon, Port-au-Prince 2004 !
Ces observations, d’ordre subjectif étant faites, il y a lieu de situer notre propos, notre réflexion sur des considérations d’ordre plutôt objectif et ne pas se perdre justement comme ces nombreux et multiples « plaignards » qui remplissent nos ondes. Comme nous le disions plus haut, c’est à dessein que nous tenions à garder le silence, car il n’y a rien à dire. Tout est apparemment dit, clamé, affirmé. Cependant trop, c’est trop ! C’est comme ce militant abattu trois fois : par les balles, par le couteau, par le feu ! La surenchère a trop duré. L’excès en tout nuit. D’un côté, l’exacerbation de la violence, de l’autre, la diarrhée verbale. Comme si, cette guerre des ondes, entretenue pour nous détourner des véritables enjeux, allait arrêter cette violence aveugle, obvier à l’inertie des pouvoirs publics. Tout se débat et trouve sa solution ou sa « proposition constructive ». Mais le travail n’a lieu sûrement pas dans les cabinets de ministres, pas dans les unités techniques des directions générales, pas dans les cellules techniques des directions des ministères, pas au service du contentieux du tribunal administratif de l’Etat, pas à la direction générale du budget, de celle des douanes, des ports et aéroports, de la police nationale, de la police judiciaire, encore moins au cabinet de la présidence et/ou celui du premier ministre. Qui est responsable dans cette ville-pays ? C’est plutôt, à qui donnera t-on la parole ? Qui aura le dernier le mot !

Dans cette actualité apparemment abondante de faits et de « zins », deux éléments d’importance retiennent notre attention et nous interpellent dans notre silence : c’est l’émergence de la question (rampante) de couleur dans le débat et l’exacerbation de la violence. Notre analyse nous conduit à penser que les deux questions sont liées. Nous allons essayer d’en établir les relations ou interconnections.

D’abord, la question de couleur ? Dire que c’est un faux débat, rejeter d’un revers de main toute analyse de la question est de l’hypocrisie pure et simple. Mieux, c’est de la tromperie, car cette controverse existe et persiste, et réapparaît trop souvent dans notre histoire de peuple. Pour bien la cerner, il faut sans complaisance ni hypocrisie l’aborder dans ses fondements théoriques et non l’esquiver. Nous vivons dans une société capitaliste (même rachitique, elle en remplit toutes les conditions). Sa « marque de fabrique », sa caractéristique, comme il convient de souligner est bien celle d’une société de classe(s). Je profite pour souligner, au passage, que la chute du mur de Berlin, la « mort des idéologies », la fin de la lutte des classes, n’ont point gommé les structures de classe dans nos sociétés capitalistes. Malgré l’émergence d’un monde de plus en plus unipolaire, les structures de classes ne se sont point effacées. Nous y reviendrons. Une société capitaliste donc, une société de classe(s), une société qui est basée sur des inégalités. Les libéraux, nombre de progressistes parmi eux, tendent à présenter une vue idéale, voire idyllique de l’Etat, s’appuyant sur le rôle de celui-ci à garantir les droits de tous et de chacun, à garantir les libertés civiles et l’égalité devant la loi. Ils nous laissent voir l’arbre qui cache la forêt.
En effet, la classe « en-soi » se manifeste par un ensemble étroitement lié et relié d’inégalités d’ordre économique, d’opportunités et de pouvoir. Plus ces inégalités sont intimement liées, plus les divisions de classe s’accentuent et les conditions de vie qui en résultent deviennent manifestes des conditions de classe. On naît et meurt dans sa classe, l’exception confirmant la règle, comme on naît et meurt femme ou noir !
Ainsi les structures de classe « en-soi » s’affirment et se consolident. Ceci, indépendamment du fait que les individus- victimes ou bénéficiaires de ces inégalités- agissent ou réagissent selon ou contre leur condition de classe. Les structures de classe et de pouvoir en Haïti sont semblables à celles d’autres sociétés capitalistes ; les divergences ou différences sont très minces à côté des caractères similaires ; ce qui tend à rapprocher notre pays plus qu’à l’éloigner de tout autre pays capitaliste. En d’autres termes, si Haïti et les USA, par exemple, sont deux pays nettement distincts, par leur histoire, leur culture, leur niveau de développement où ils se retrouvent aux antipodes, ils partagent une « condition », dirions-nous, ils font partie du club des pays capitalistes. Malheureusement, nous le répétons, plus les inégalités entre les classes s’accentuent, plus les structures de classe (s) s’affirment. Haïti est un exemple de taille.

Si nous prenons ces inégalités : a) inégalités de condition et de sécurité (liées à la naissance, l’origine géographique, lieu d’habitation, etc…) ; b) inégalités de pouvoir (liées aux précédentes, liées au sexe, à la religion) ; c) inégalités d’opportunités (liées encore et aussi aux deux précédentes), leur interconnexion et leur interrelation ne nous enseignent rien sur les structures de classe, sur le fondement de l’inégalité elle-même, sinon que les clivages sont opérés par la position économique, la position de pouvoir associée à la chance (opportunité trouvée ou offerte) dans la vie. C’est plus visible. La conscience de classe, de statut social est une forme d’opérationnalisation de ces clivages sociaux.
La question de couleur, fort mal posée chez nous, rejoint celle liée ou se rapportant à la classe. Nous sommes tous familiers de la formule lapidaire de J.J. Acaau. Cette formule ne vient qu’illustrer cet état des choses : la classe possédante, privilégiée est d’une couleur ; la classe pauvre, démunie est d’une autre couleur. Si les clivages sociaux de classe sont clairement établis par la position économique, ceux liés à la couleur le sont moins. Premièrement, pour les raisons explicites avancées par Acaau, deuxièmement, par les alliances de classe, ni plus ni moins opérées à travers l’histoire. Qui a dit que l’argent n’avait point de couleur ?! Pour rester dans notre argumentaire, nous disons donc : le monopole de la richesse dans ce pays a sa couleur, celle de la pauvreté, de l’ignorance, de l’indigence à la sienne. La formule d’Acaau ne nous invite pas à évacuer la question, mais plutôt, à en constater l’illustration.
Nous vivons dans une société capitaliste, une société de classe(s), une société construite sur des inégalités. C’est un syllogisme ! La logique, la vérité ne devraient déranger. Statistiquement parlant, qui occupe le haut du pavé dan cette ville-pays ? Que nos économistes nous répondent, encore qu’ils ne font pas de politique. Des privilèges énormes, monstrueux se trouvent concentrés entre les mains d’une infime minorité. Cette minorité possède richesses, pouvoir, propriétés terriennes, biens culturels, banques, sécurité, latitude de choix, facilité de gestion et de manipulation de personnes et de choses autour d’eux, grâce à leurs avoirs. Ils ont le pouvoir, non pas parce qu’ils dirigent directement, mais parce qu’ils régulent les affaires et la cité avec, par les lois du profit et du marché (contrebande comprise), toujours en accord avec leurs intérêts. Ils se retrouvent donc bien placés pour transmettre de droit à leurs descendants, génération après génération tout ce patrimoine.
De l’autre côté de la barricade- excusez le terme- de la barrière, quel est le tableau. La majorité de la population dépend d’un salaire de misère et des lois du marché qui déterminent son accès ou non à la nourriture, à la santé, à l’éducation, au loisir, etc… Arrêtons-nous un moment. Qui a dit que tout le monde devait avoir les mêmes chances, devait avoir accès aux mêmes choses ? Le capitalisme offre une protection /réponse institutionnelle à cette inégalité. Elle se nomme : réformes, état de droit, démocratie. Le problème devient de plus en plus compliqué et paradoxal. Car ces mêmes sociétés, capitalistes, -de classe- sont basées également sur des principes d’égalité devant la loi et ceux des libertés fondamentales.
D’un côté, le respect des droits fondamentaux, pour tous sans distinction de race, de sexe, de religion, de condition sociale, de l’autre, la négation des inégalités et des différences, universalité des droits du sujet, ce sont là les fondements irréfutables de la république !
Marx et Weber, ce dernier est loin d’être anti-capitaliste, ont reconnu tous deux les connections ombilicales entre la légalité rationnelle et le capitalisme. En effet, c’est la combinaison de l’égalité formelle et celle de l’inégalité économique extrême qui constitue le caractère distinctif de l’Etat libéral. Donc, cela va sans dire que l’égalité formelle à la face de l’inégalité économique est répressive ; et traiter ceux qui sont inégaux (économiquement), de manière équitable (devant la loi) est faussement moral. J’oubliais, la justice, le droit ne s‘embarrassent pas de la morale ! Là où la légalité, l’état de droit est un principe, la violence collective crée un sentiment étrange de conflit grave et peut-être même une contradiction entre l’ordre et la légitimité.

Quel est notre souci véritable ? Faire le point. Eclairer. Ne pas nous voiler la face, ni boucher nos oreilles, encore moins fermer la bouche. Sommes-nous en train de rêver ? Comme disait l’autre, sommes-nous nostalgiques des années 60-68 ? Sûrement pas. Intégrité et honnêteté intellectuelles exigent, n’en déplaise à certains ; et force est de constater que nos problèmes de classe/couleur ne sont pas résolus par la démocratie ni l’état de droit dans le principe, voire dans la réalité. Ils sont peut-être devenus tabous. En parler, c’est déranger, offenser même. Alors que l’heure est à la mise en rang ou au rancart.

Passons à notre deuxième élément de préoccupation. D’entrée de jeu, Il nous plaît de préciser qu’il s’agit de la violence instituée dans les zones à risque, la violence rampante des quartiers pauvres, des ghettos. Nous n’irons pas jusqu’à légitimer le banditisme, le pillage et la délinquance, encore moins le crime. Ceci est important et utile à signaler.
Nous allons reprendre la même démarche rationnelle, syllogistique. Ceux qui pratiquent la violence, utilisent la seule et même méthode chaque jour pour se faire entendre. La seule et même méthode qu’ils connaissent, celle apprise sur les barricades, à savoir, gêner la vie, la vie économique surtout, bloquer la circulation des biens et des personnes, créer la psychose de peur pour se faire entendre. En Haïti, il n’existe pas de culture parlementaire d’opposition ou de contre-pouvoir, pas de syndicats capables de lancer un mot d’ordre de grève sans menace pour les usagers de la voie publique, pas de partis politiques avec une masse critique de membres adhérents, inscrits, enregistrés, capables d’infléchir l’opinion, sans la surenchère des ondes. Seul la manière forte prévaut chez nous. La dernière mesure prise par le Ministère de l’Economie et des Finances et la réponse des concernés qui s’en est suivie en est l’illustration. Celle des camionneurs de la Boule également ! C’est une manifestation en plus, de plus de cette société de classe(s). Une lutte latente, permanente entre les « have » et les « have-not », les nantis et les démunis, les frustrés et les comblés, ainsi de suite. La réponse ou le cri pour se faire entendre, c’est la violence. D’autres se voilant la face, nous répètent que ce peuple n’est pas violent, il est doux, il peine tous les jours humblement et dignement pour sa survie, c’est l’œuvre de dégénérés ! C’est aussi un peuple de braves, pour répéter l’autre ; et ces dégénérés sont les nôtres. Dans les deux exemples évoqués, les menaces ou avertissements étaient clairs, sans équivoque. Pourtant, nul « expert » ou « sage » n’a osé établir la relation, la ressemblance entre cette violence et celle aveugle et meurtrière des « chimè ». Alors qu’elles se manifestent ou tendent à se manifester de la même manière, dans les mêmes formes, utilisant les mêmes paramètres sociaux et économiques. Ces jeunes qui, depuis le 30 septembre, sèment la terreur, sont donc des terroristes; il faut les traiter comme tels. J’en conviens. Traitons-les comme tels, éradiquons-les. Mais de grâce, effaçons aussi la misère, la délinquance, le chômage, l’oisiveté, etc…Mieux, ignorons-les. De toute façon, ils s’entretuent. Pour le bas de la ville, il n’y a qu’à transférer nos intérêts ailleurs,- toute capacité d’absorption mise à part-. Toutefois, de grâce, épargnez-nous ces bouchons interminables, ces couvre-feux non déclarés, dès 6hpm et enfin ce stress et ces palpitations cardiaques à chaque grondement de voiture mal réglée !

Qui nous rendra compte ? Qui nous protègera ? Pas ceux qui pillent les caisses de l’Etat, pas ceux qui le leur facilitent, pas ceux qui leur conservent leurs intérêts, pas ceux qui leur prêtent leur nom, pas ceux qui leur servent de relais. Est-ce seulement ceux-là qui tuent ? Ce sera peut-être toute la différence entre ce responsable et cet autre !
Le capitalisme aura-t-il eu raison de notre désir de justice, de vérité, de
démocratie, finalement ?



Lathan, 26 novembre 2004
Marie Carmel Paul-Austin

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